Réponse aux questions de Gérard Chouquer du 7 juillet 2008

28 juillet 2008

Clermont-Ferrand, le 23 juillet 2008 

Bonjour Gérard,

C’est moi qui je vous remercie de cette opportunité d’animer avec vous ce forum ! Cela va me permettre d’illustrer certains aspects de mes recherches et en même temps, en discutant avec vous, d’acquérir de nouveaux éléments de réflexion sur les dynamiques de transmission des formes agraires.  

Je vais maintenant essayer de reprendre la question des formes agraires de Lugo, Bagnacavallo et Massa Lombarda et ainsi de répondre aux nombreuses questions que vous me posez.

1.    Vous écrivez que j’envisage « deux scénarios possibles » de transmission des formes agraires. Dans la réalité, je pense que, non seulement deux mais plusieurs scénarios, peuvent être envisagés. En effet, puisque le paysage est un véritable système complexe, c’est seulement en multipliant les modèles explicatifs de ses dynamiques dans des contextes diversifiés que l’on pourra essayer de comprendre ces mêmes dynamiques.       

Dans le cadre de cette démarche, il s’agit à mon avis de définir quelques concepts-clé qui peuvent orienter le processus de transmission des formes et qui,  en se combinant entre eux de différentes façons, donnent les différents résultats que nous voyons aujourd’hui. Parmi ces concepts, sans aucune prétention d’exhaustivité, il faut sans doute considérer : la transmission progressive des formes ; la rupture/effacement des formes et leur reprise dans le même « sillon » ; la rupture/effacement des formes et leur reprise selon un dessin différent; la rupture/effacement des formes sans aucune reprise ; la planification ex novo. Pour illustrer concrètement ce que je viens de dire, je rappelle par exemple que le modèle que nous avons proposé pour la zone de Lugo inclut plusieurs de ces concepts. Il comprend en effet une dynamique de transmission verticale progressive pour l’époque romaine, suivie d’une rupture, entre l’Antiquité tardive et le haut Moyen Age, puis d’une reprise, suivant le même dessin, après le Xème siècle.  

2.    Vous demandez si la centuriation de Lugo est un document d’histoire médiévale. Or, à la lumière de ce que nous venons d’écrire dans notre ouvrage, je trouve cette définition chronologique quelque peu réductrice. Théoriquement, une centuriation pérennisée jusqu’à nos jours est le résultat d’une évolution dans le temps et donc représente toujours un « document diachronique », qui nous renseigne, plus ou moins en détail, sur plusieurs périodes.

Dans le cas de Lugo, comme il y a des raisons de penser que, au dessous de l’Orizzonte Veggiani (VI-VII s.), son territoire était largement intéressé par la centuriation romaine (voir point 4 de ma réponse), il me semble plus prudent de parler d’une reprise de la centuriation au Moyen Age (vers le Xèmes.), suivant l’héritage romain. Il faut avant tout rappeler que, pour la zone des marais/prés humides reconnue en correspondance de l’Orizzonte Veggiani, l’on peut estimer des dimensions de quelques dizaines de kilomètres carrés (fig. 99, p. 151). Il s’agissait donc d’une zone étendue mais quand même bien définie et il est bien possible qu’une sorte de « raccommodage » ait été faite au Moyen Age, tout en considérant qu’au sud - et véritablement aussi à l’ouest - la centuriation était largement répandue et assez bien conservée. Dans ce même sens, c’est-à-dire dans la continuité de l’héritage romain, il faut à mon avis interpréter les éventuels prolongements de quelques axes, jusqu’à intéresser également des zones où la centuriation était à l’origine absente. Dans le cas de Lugo, donc, même si ce que l’on voit aujourd’hui n’est pas la véritable centuriation romaine, cela correspond toutefois au dessin imprimé au territoire avec la centuriation. Conceptuellement, donc, à l’origine de l’assiette actuelle des campagnes, il y a à mon avis une planification romaine. En même temps, cette assiette nous renseigne également sur l’histoire de ces campagnes au Moyen Age.  

3.    En ce qui concerne la chronologie de la « centuriation » que l’on reconnait aujourd’hui dans le territoire situé à l’ouest/nord-ouest de Bagnacavallo, il me semble pertinent de proposer un scénario conceptuellement semblable à celui que je viens de proposer pour Lugo, compte tenu de différents contextes paléoenvironnemental et chronologique. Dans le cas du territoire placé à l’ouest/nord-ouest de Bagnacavallo, le dessin agraire que l’on voit aujourd’hui est, comme dans le cas de Lugo, le résultat d’un procès diachronique, s’étalant toutefois entre le haut Moyen Age et l’époque contemporaine. Nous pensons donc que, pour Bagnacavallo, l’on ne puisse parler de « centuriation » dans la mesure où il s’agit d’un aménagement agraire qui, selon notre reconstitution, ne reprend pas un dessin précédent, mais qu’il a été crée ex novoau cours du haut Moyen Age (pour la chronologie, voir détails au point 4 de cette réponse).                                                         

Par rapport à la question de la pérennisation de cet aménagement agraire médiéval jusqu’à nos jours, il faut remarquer que, dans cette zone, nous proposons une profondeur d’environ 2 m pour le niveau du haut MoyenAge et d’environ 50 cm pour le XII siècle. La profondeur de 3 m, que vous mentionnez dans votre réponse (coupe GG’), est moins pertinente, puisqu’elle se trouve à l’est de Bagnacavallo, en correspondance du site 269, au dehors donc de la zone intéressée par le cadastre de Bagnacavallo. Un enfouissement compris entre 1-2 m dans la zone du cadastre médiévale, donc, ne pose pas de problèmes particuliers au niveau de la transmission du dessin agraire jusqu’à nos jours. 

4.    Vous exprimez quelques troubles à propos de l’existence de la centuriation dans la zone de Lugo-Fusignano. Or, comme je l’ai déjà expliqué dans ma lettre précédente, nous n’avons pas des données indiscutables à cet égard. Par ailleurs, il n’est pas évident d’effectuer des grands décapages jusqu’au niveau romain, lorsqu’il se trouve entre 4 et 8 mètres de profondeur !                                                                                                                                                                                             De toute façon, nous disposons de quelques indices qui nous amènent à proposer une reconstitution de ce type (existence de la centuriation à l’époque romaine), comme la plus vraisemblable. Parmi ces indices, je rappelle ici les principaux, de nature paléoenvironnementale et archéologique :

-  selon les résultats de nos sondages, la plaine située tout autour de la ville de Lugo (jusqu’à environ 6 km au nord) était   bien sèche à l’époque romaine, et donc tout à fait disponible pour une exploitation agricole ;

-  plusieurs découvertes archéologiques, bien qu’insuffisantes pour tracer en détail le réseau d’habitat d’époque romaine (principalement à cause de la contrainte taphonomique), nous montrent toutefois un peuplement dispersé (villae, fermes, nécropoles rustiques), compatible avec l’image d’une campagne assez riche et vraisemblablement cultivée.

Puisque au sud, au moins jusqu’à la via Aemilia, la zone était intensément peuplée et, sans aucun doute, centuruiée, il n’ya pas de raisons convaincantes - ni environnementales, ni historiques - pour penser que la plaine de Lugo était exclue de ce système.       

Pour ce qui concerne le cas de l’aménagement agraire que l’on voit à l’ouest/nord-ouest de la ville actuelle de Bagnacavallo, nous avons proposé une réalisation ex novodu haut Moyen Age. Parmi les raisons de cette datation, il y a principalement la persistance, dans cette zone, d’un cours d’eau assez important, tel que le fleuve Santerno, pour une période très prolongée, comprise entre l’époque romaine et le haut Moyen Age. De plus, à dater du haut Moyen Age, l’on constate la formation de l’ensemble des paléobourrelets du Santerno (paléobourrelets de S. Pietro in Silviset de Via Rotella, pp. 31-32) qui, dans une phase de crise hydrologique, ont enseveli le niveau romain à environ – 5 m, en changeant radicalement la morphologie et les pendages de la zone. Or, le cadastre de Bagnacavallo s’adapte parfaitement à cette nouvelle morphologie et il nous semble donc fort probable qu’il ait été mis en place après la formation de cette morphologie. C’est pour ces mêmes raisons que l’on pense à une création ex novo, qui n’aurait pas eu une reelle raison d’être avant la formation de ces paléobourrelets, avec des pendages différents de ceux qu’ils ont déterminés (pour une discussion exhaustive à ce sujet, voir pp. 156-158).

Cela dit, rien n’empêche de supposer que, à l’époque romaine, le territoire de Bagnacavallo était au moins en partie concerné par le même système de la centuriation romagnolaise orienté sur la via Aemilia, qui était répandu dans le territoire de Faenza et, probablement, dans celui de Lugo. Un élément, bien qu’isolé, en faveur de cette hypothèse pourrait être le longue tronçon de l’actuelle voie S. Vitale, à l’est de Bagnacavallo, qui se pose en continuité avec un decumanus de la centuriation romagnolaise reconnu plus à l’ouest, dans le territoire de Lugo (pp. 72-73 et fig. 51 p. 74). Il est pourtant évident que la situation taphonomique de cette zone, telle que je l’ai décrite auparavant, nous suggère, en l’absence d’indices plus forts, de suspendre notre jugement à cet égard.  

5.    Je suis de l’avis qu’une éventuelle comparaison entre les cas de Bagnacavallo, Lugo et Massa Lombarda doit être faite avec extrême prudence, tout en considérant leurs différents contextes historiques, chronologiques et paléoenvironnementaux.

Le territoire de Bagnacavallo est partiellement intéressé par un aménagement agraire réalisé ex novo au début du Moyen-Age, vraisemblablement à l’initiative de quelques monastères bénédictins de Ravenna. L’on pense, en particulier, aux monastères de S. Maria in Palazzolo et de S. Maria Rotonda, qui sont attestés parmi les plus grands propriétaires fonciers de la zone au début du Moyen Age. L’orientation différente s’explique avec la modification des pentes (voir point 4); l’utilisation de la métrologie romaine, bien qu’encore à expliquer dans le détail, semble dériver d’un certain traditionalisme de cette zone dans l’utilisation des unités de mesure agraires pendant tout le Moyen Age (p. 158).

Le territoire de Lugo présente une assiette régulière due au raccommodage de la centuriation romaine au début du Moyen Age, dans un contexte morphologique qui n’avait pas changé du point de vue de l’écoulement des eaux. Responsables de cette intervention semblent, même dans ce cas, quelques monastères de Ravenne, qui contrôlaient la massa S. Illari (ensemble de fundi destinées à la mise ou remise en culture), attestée à partir du Xème siècle plus ou moins en correspondance de l’actuelle ville de Lugo.

Complètement différent est le cas de Massa Lombarda, la Massa Sancti Pauli fondée ex novo vers la moitié du XIIIème siècle, à la suite de l’envoi de colons provenant de Mantova (Mantoue, en Lombardie), chargés de bonifier une zone palustre, probablement formée à la suite d’un déplacement vers l’ouest du cours du fleuve Santerno (fig. 93 p. 138, pp. 137-139).

A l’égard du plan régulier de la ville de Lugo, dont vous faites mention dans votre réponse, je concorde avec vous qu’il s’agit d’un aspect intéressant, qu’il faut sans doute creuser. Cela dit, il me semble que, à l’état actuel des connaissances sur l’histoire de cette ville au Moyen Age, l’on n’ait pas des éléments suffisants pour parler d’une villeneuve de fondation. L’on sait que, grosso-modo en correspondance de la ville actuelle existait, au moins à partir du Xème siècle, une massa, dont le centre (castrum S. Illari) était un peu déplacé ver le sud-ouest par rapport au centre de la ville actuelle. L’on sait que ce déplacement vers le centre de la ville actuelle eut lieu vers la fin du XIIème siècle et le début du XIIIème siècle, avec la création d’une fortification (burgus cum castellare) située au croisement de deux limites de la centuriation, à cette époque évidemment déjà retracée. Il me semble donc que ce dernier bourg, à l’origine de la Lugo d’aujourd’hui, doit sa régularité principalement au fait d’être un centre « routier » (ce qu’en Italie l’on appelle «centro di strada »), qui s’est progressivement développé en correspondance d’un carrefour entre deux axes du réseau centurié.    

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Je voudrais enfin vous poser quelques questions. Dans vos derniers ouvrages, ainsi que dans ceux de vos élèves, vous proposez souvent la dynamique de l’auto-organisation de formes agraires pour expliquer l’existence de ceux que vous appelez « parcellaires de formation », opposés aux réseaux planifiés. Il faut admettre des conditions historico-sociales particulières pour la formation de ces parcellaires, somme toute doué d’une certaine régularité et d’une certaine cohérence? Quel-est l’intervalle de temps minimal que vous considérez nécessaire pour que le dessin de ces parcellaires ressorte avec une certaine évidence?                                                                                                                             Un critère distinctif essentiel de ces parcellaires de formation serait selon vous l’absence d’une orthogonalité rigoureuse entre leurs axes. Personnellement, j’ai du mal à comprendre les raisons qui vos amènent à supposer une non-orthogonalité « originelle », en excluant ainsi la possibilité qu’à l’origine de ces parcellaires il ait eu une planification, dont la régularité initiale aurait été progressivement effacée - avec une substantielle perte de cohérence entre les axes - en raison d’une adaptation à des conditions géomorphologiques et du peuplement transformées. 

Carlotta Franceschelli

Réponse à Carlotta Franceschelli

7 juillet 2008

Bonjour Carlotta,

Je vous remercie d’avoir répondu à mes questions et d’avoir ainsi inauguré cet espace de discussion. L’excellence de votre français nous aide beaucoup : il permettra à ceux des lecteurs intéressés par le sujet et qui n’auraient pas la possibilité de lire votre livre, de suivre les aspects novateurs de la recherche que vous avez conduite avec votre collègue Stefano Marabini. Merci pour tout ceci.

Je me propose de commenter votre réponse sur Lugo, puis, dans une seconde partie, de tenter de répondre aux trois questions que vous me posez.

1 - Commentaire de votre réponse sur la situation de Lugo

Si je comprends bien la réponse que vous formulez, vous envisagez deux scénarios possibles, l’un de transmission continue de l’information antique jusqu’à la surface pendant 2000 ans, l’importance de la sédimentation ne représentant pas un obstacle (« Théoriquement, rien n’empêche également son application en présence de couches alluvionnaires très épaisses ») ; l’autre scénario est celui d’une interruption avec une reprise à partir du Xe s., le dessin de la planimétrie étant alors dicté par des morphogènes hérités de la centuriation et celle-ci pouvant se transmettre, non pas du fond vers la surface, mais du sud vers le nord (« la situation vérifiée pour les VIème -VIIème siècles ap. J.-C. nous empêche d’appliquer le même modèle (= transmission selon le mode de Pierrelatte) pour expliquer le très haut degré de pérennisation du réseau centurié jusqu’à nos jours. » ; « il est donc fort probable que, à cette période prolongée de déprise anthropique sur le territoire, se soit effectué un effacement, presque total, du dessin agraire antique. »).
Quelle intéressante zone pour apprendre à poser les questions historiques en des termes moins réducteurs que tout ce qu’on pensait jusqu’ici !
J’ai été frappé, en vous lisant, et en regardant votre planche 1 qui montre la carte générale de la région, de la coexistence de trois situations morphologiques différentes dans le même type d’espace, à environ 15-20 km au nord de la via Emilia (même type de localisation ne voulant pas dire conditions locales semblables, bien entendu).
1. À Lugo, vous nous expliquez que la centuration romaine a été probable jusqu’à 6 km au nord de la ville ; qu’elle a été effacée par la déprise des VIe-VIIe et que la reprise du dessin de la centuration, à partir du Xe s., reste à expliquer : vous supposez des éléments morphogénétiques. Que sait-on de Lugo médiévale ? Son plan ressemble à celui d’une villeneuve de fondation. Peut-on trouver dans ce fait des éléments de compréhension de cette reprise ? Aurait-on un schéma plus ou moins comparable à certains de ceux qu’étudie Robin Brigand dans la Vénétie voisine, lorsqu’il fait la démonstration que des planifications médiévales ont repris des éléments romains et ont contribué à installer la centuriation ? A Lugo, dans le cas que vous expliquez, la centuriaton qu’on voit, celle qui s’est perpétuée sur la carte, n’est pas romaine, mais bien médiévale ? Ce serait donc un document d’histoire médiévale ? Cela ne manque ni d’originalité ni d’intérêt.
2. À Bagnacavallo, la petite centuriation d’orientation différente, ne vous paraît pas pouvoir être romaine, pour des raisons paléohydrographiques que vous exposez dans le chapitre V, et vous proposez d’explorer la piste d’une datation postromaine, par exemple en lien avec un monastère ravennate du haut Moyen Âge. Question : si cette centuriation est une création du haut Moyen Âge ou de la fin du haut Moyen Âge, quelle est celle qu’on voit en surface ? La centuriation altomédiévale que vous supposez (avec des arguments intéressants) a-t-elle connu, elle aussi, des phénomènes d’alluvionnement et faut-il envisager la transmission en surface d’une centuriation altomédiévale enfouie ? Dans votre coupe GG’ vous suggérez le niveau d’enfouissement du sol altomédiéval à peu près à mi-distance entre le sol romain et le sol actuel.
3. À Massa Lombarda, secteur hors de votre zone d’étude, mais à seulement 8-10 km à l’ouest de Lugo, on connaît encore un cas différent (que j’avais signalé dans mon étude de 1981). Il s’agit, semble-t-il, d’une fondation médiévale plus tardive, avec réalisation d’une morphologie agraire planifiée en deux trames quadrillées qui n’ont rien à voir avec la centuriation. Votre fig. 93 suggère, pour cette zone, un élément d’explication : la persistance ici d’une zone palustre.
Historiquement la comparaison de ces trois zones est très intéressante. On aurait trois scénarios médiévaux originaux 1. Une petite centuriation individualisée du haut Moyen Âge (Bagnacavallo) ; 2. Entre Lugo et Fusignano, un exemple de réactivation (par prolongement spatial ?) après le Xe s. d’une centuriation romaine située plus au sud ; 3. Enfin, à Massa Lombarda, une colonisation médiévale spécifique qui n’a plus rien à voir avec les centuriatons (alors qu’elles sont présentes tout autour et qu’on aurait pu soit les prolonger, soit les imiter ? il est curieux de constater qu’on ne l’a pas fait alors qu’on semble l’avoir fait à côté).
Cette variété des solutions médiévales ne serait-il pas l’enseignement principal de cette zone intermédiaire entre la zone sud autour d’Imola, Faenza et le delta du Pô au nord ? Qu’en pensent les médiévistes de votre région ?
Une question me trouble un peu : pourquoi à Lugo-Fusignagno, vous n’hésitez pas à supposer que la centuriation romine a existé et qu’elle a été reprise après une interruption de l’occupation du sol, alors qu’à Bagnacavallo vous excluez ce schéma ? Que savez-vous du romain “sous” la centuriation de Bagnacavallo ?

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2 - Réponses aux trois questions que vous me posez

Quel est, à votre avis, l’apport de la lecture des formes agraires sur les cartes et les photos aériennes (archéomorphologie) pour comprendre le dessin agraire et sa chronologie dans un contexte géographique intéressé par de forts apports alluvionnaires ?

L’apport de la lecture des formes est essentiel pour passer du type de compréhension qu’apporte un point de sondage ou de fouille à cet autre type de compréhension ou de connaissance qu’apporte la lecture du développement des formes dans l’espace. Mais les deux plans ne sont pas exactement au même niveau. Le dessin des formes agraires lu sur des cartes et des photographies montre des formes actuelles, rien que de l’actuel (sauf dans le cas de structures fossiles ou relictuelles), et on peut seulement poser l’hypothèse d’une charge en héritages plus ou moins anciens.
On a une expérience (hélas limitée) dans une zone de très fort alluvionnement : celui de la région située à l’ouest d’Orange, à la confluence du Rhône et de l’Aigues. Les sondages de J.F. Berger et C. Jung à Caderousse indiquent des enfouissements du sol romain à 2,5 ou 3 m de profondeur, la présence d’un decumanus du cadastre B à cette profondeur, et une absence de transmission au-dessus de ce niveau romain (les schémas sont dans Les formes du paysage, tome 2, Errance Paris 1996, p. 107). En surface et cette fois dans l’ensemble de la micro-région étudiée en carto et photo-interprétaiton, et là où se trouvent ces deux sondages, il y a des vestiges apparemment intéressants des centuriations romaines (B et C de la clasification des plans cadastraux de Piganiol). Les deux observations paraissent contradictoires. Bien entendu, ce qu’on voit en surface c’est du planimétrique transmis, donc du “romain” construit à l’époque médiévale et moderne… Mais ici, on a aucune raison de penser que l’héritage ne vient pas de l’époque romaine : les centuriations romaines sont certaines et on possède les plans cadastraux antiques. L’alluvionnement n’empêche pas la possibilité de la lecture des formes, mais le romain qu’on lit en surface n’est pas le décalque, trait pout trait, du romain qui existe en profondeur, le « vrai ». L’alluvionnement rend donc la lecture des formes plus délicate qu’ailleurs.
La question de la chronologie est le point faible de l’analyse archéomorphologique, ce qui est normal lorsque les formes sont transmises. Et puisqu’on commence à réaliser qu’il y a des centuriations qui sont “médiévales”… la pratique des chronologies relatives devient encore plus difficile ! Ce n’est pas marqué dans la forme si c’est un original ou un clone ! J’ai critiqué l’usage mécanique des chronologies relatives dans mon essai de 2000. J’ai des raisons supplémentaires de le faire.
Mais les travaux morphologiques ne sont pas erronés pour autant parce qu’ils souffrent de ce handicap. Mieux, ils permettent de réorienter la recherche en remettant quelquefois le train sur les rails. Ce que vous venez de découvrir à Lugo (le fait que les centuriations puissent être ici ou là médiévales, et que le Moyen Âge doit être réévalué dans l’ensemble du processus dynamique) on l’avait aussi pressenti ailleurs selon des voies strictement morphologiques :
- dès les années 80 j’avais attiré l’attention des chercheurs sur l’insertion des formes médiévales dans le tapis monotone des centuriations de Romagne. À l’époque, on mettait tout sous le qualificatif de romain. C’était l’époque où à Mola di Bari on publiait une planificaiton médiévale sous le nom de « centuriation anormale ». Bien entendu, à cette époque j’étais loin de me douter qu’un jour on pourrait poser l’hypothèse que des centuraitons puissent être de réalisation médiévale… Mais les archéologues de terrain eux non plus ne s’en doutaient pas.
- ensuite plus récemment, et avant votre découverte, j’ai lancé Robin Brigand sur la piste des dynamiques médiévales des centuriations de Vénétie. Voilà plusieurs années qu’il y travaille et les résultats qu’il obtient par des voies morphologiques ne sont pas fondamentalement contradictoires avec ceux que vous obtenez. C’est intéressant !
La seule chose qui serait contestable ce serait de ne pas faire évoluer la pratique d’analyse morphologique pour tenir compte des faits nouveaux.

Quel est le rôle de l’archéologie (fouille et prospection de surface) à cet égard?

Après le livre que vous venez d’écrire et qui motive cet échange, on aurait mauvaise grâce à ne pas dire (ce qu’on savait déjà néanmoins) que le rôle de l’archéologie est majeur ! Vous venez d’en faire la démonstration. Mais comme l’exemple précédent le suggère (Caderousse et la confluence Rhône-Aigues), il peut y avoir difficulté à généraliser l’enseignement d’un ou de deux sondages. Le point ne parle pas pour tout l’espace. Dans votre livre, la localisation des coupes et la diversité des points de sondage montre que vous avez prévenu cette difficulté. Mais ilk vous manque néanmoins des coupes développées (et pas suelement des carottages) et des fouilles stratigraphiques pour pouvoir caractériser le mode éventuel de transmission.
La prospection de surface est sans apport là où il y a eu sédimentaiton. On peut tout au plus constater qu’il n’y a pas de vestiges antiques accessibles à la surface.

Que pensez-vous du phénomène supposé des centuriations superposées à orientation différente, pour lesquelles ont parfois été proposées des chronologies assez serrées dans le temps?

Non pas parfois, mais souvent ! Pourquoi a-t-on raisonné ainsi ? Parce qu’on aurait eu du mal, il y a vingt ou trente ans à imaginer qu’une centuriation, lue sur une carte, puisse être… médiévale. On parlait de centuriations bien conservées. Donc on circonscrivait ce type de forme à l’époque romaine. La connaissance historique et la réalité des séries rapprochées d’assignation à la fin de la République (ce qui est incontestable au niveau de l’histoire romaine et ce qui se justifie très bien avec les textes gromatiques) a un peu fait le reste. Si je comprends bien votre implicite, vous supposez, sur la base de ce que vous venez de découvrir, qu’on pourrait peut-être, ailleurs qu’à Lugo, desserrer un peu la chronologie ? Et par exemple se demander si dans certains cas, on ne pourrait pas avoir des centuriations plus récentes, comme vous le supposez à Bagnacavallo ?
Mon opinion, prudente, est qu’on pourra disserter sur ce sujet (la complexité des orientaitons enchevêtrées) lorsqu’on connaîtra mieux tous les éléments du dossier, cas par cas : la planimétrie de l’Âge du Bronze et des Âges du Fer, là où elle a existé ; les formes médiévales. En outre, à ce genre de queston, il n’y a que des réponses locales, au cas par cas.
En Gaule Narbonnaise, par exemple, la centuriation occupe un peu trop toute seule le terrain. Mais une espèce de vision équilibrée de la répartition chronologique n’est-elle pas une vue de l’esprit. Je sais que devant cette chronologie assez serrée, certains ont été tentés par l’étalement au sein de la période romaine de trois centuraitions reconnues, en remontant le plus haut possible la première centuriation (par ex. fin IIe s. av. J.-C.), en abaissant le plus possible la dernière (IIe s. après J.-C . par exemple) afin d’avoir au moins un bon siècle entre chacune des trois centuriations. C’est assez spéculatif.
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Réponse aux questions posées par Gerard Chouquer sur la centuriation de Lugo le 19 juin 2008

28 juin 2008

Clermont-Ferrand, le 27 juin 2008.         

Le schéma de Pierrelatte « les Malalones », proposé par J.-F. Berger et C. Jung et que vous mentionnez dans votre première question, est très important, puisqu’il a ouvert une piste précieuse pour expliquer les dynamiques de transmission verticale et progressive de la centuriation, dans des contextes caractérisés par une accrétion alluviale plus ou moins importante. Cela dit, il me semble que les dynamiques de formation et évolution du paysage agraire sont trop compliquées pour que l’on puisse espérer tout expliquer avec ce même modèle.

En particulier, vous nous demandez si l’applicabilité de ce schéma dans notre zone d’étude est liée à l’ampleur de l’enfouissement du sol romain. Or, je pense que non : la limite à son application ne repose pas, tout simplement, sur l’épaisseur des dépôts alluvionnaires post-romains (ce serait acceptable jusqu’à quel épaisseur ? 3 m ? 5 m ?). Théoriquement, rien n’empêche également son application en présence de couches alluvionnaires très épaisses.

Je pense plutôt qu’il faut tester, cas par cas, son applicabilité, à travers une analyse plus subtile et poussée des rapports homme-milieu dans le temps. Avant tout, il faut préciser la façon dont ces alluvions se sont déposées : par exemple dans une phase de « crise hydrologique », avec des apports sédimentaires importants et rapides, où, au contraire, dans une phase de « calme hydrologique », avec de faibles apports sédimentaires (pour reprendre le schéma proposé par G. Arnaud-Fassetta en 1998). En second lieu, tout en considérant que les centuriations ont généralement eu une fonction pratique assez importante, liée au drainage et à la mise en valeur agricole des campagnes, il faut considérer les effets de ces apports alluvionnaires sur la morphologie de surface. Est-ce qu’ils ont déterminé ou non des transformations significatives dans les pendages et la direction du drainage ?

Troisièmement, une autre clé de lecture incontournable est représentée par les dynamiques historiques qui se sont déroulées dans le territoire après l’époque romaine. Y-a-t-il eu continuité ou abandon de l’occupation anthropique ?  Est-ce que sont attestées des phases post-romaines de « reconquête » du territoire, avec la réalisation d’interventions sur l’organisation et le dessin des campagnes ? Est-ce que ces interventions se sont insérées dans un cadre déjà existant ou ont-elles imprimé un nouveau dessin au paysage ? L’importance d’une approche interdisciplinaire et diachronique s’impose donc avec évidence.        

En particulier, pour revenir au cas de la plaine de Lugo-Fusignano, la campagne de « prospection du premier sous-sol », que Stefano Marabini et moi avons conduite pendant plusieurs années (chapitre IV: coupes, carottages et forages à la tarière manuelle), nous a amenés à proposer, pour ce territoire, un schéma évolutif différent de celui proposé par Berger et Jung. Il s’agit d’une partie de basse plaine qui, dans l’Antiquité, constituait une sorte de « cuvette », large et peu prononcée,  plus basse de quelques mètres (sections AA’ et GG’) par rapport à la plaine moyenne située plus au sud (Solarolo/ San Bartolo), et aux parties de plaine situées à l’est (Bagnacavallo) et à l’ouest (San Lorenzo) - l’une traversée par le cours du fleuve Santerno, avec son imposant bourrelet de berge, l’autre quasi complètement occupée par un ancien bourrelet (Paleodosso di Bagnara), probablement du même Santerno, actif en cette position pendant l’Age du Bronze. Actuellement, ces dénivelés ne sont presque plus perceptibles, par suite du dépôt de plusieurs mètres d’alluvions qui ont colmaté les dépressions et ont globalement « gommé » l’ancienne morphologie. A cet égard, si pour l’époque romaine l’on peut parler d’une croissance verticale assez progressive - ce qui rendrait tout à fait possible l’application du schéma de Pierralatte « Les Malalones » -, la situation vérifiée pour les VIème -VIIème siècles ap. J.-C. nous empêche d’appliquer le même modèle pour expliquer le très haut degré de pérennisation du réseau centurié jusqu’à nos jours. Plusieurs sondages, ainsi que quelques indices bibliographiques sur la stratigraphie du territoire de Lugo, nous ont permis de déceler et spatialiser, tout autour de l’actuelle ville de Lugo, une zone assez répandue et continue de marais/prés humides (Orizzonte Veggiani), pour laquelle nous avons proposé une durée assez importante, de l’ordre du siècle (pp. 115-120 ; p. 133 ; pp. 148-151). Il s’agit d’une coupure marquante dans la continuité du peuplement, qui se situe d’ailleurs dans le cadre d’une phase climatique connue comme « Petite Age Glaciaire du Haut Moyen-Age », caractérisée par une baisse des températures et une augmentation de la pluviosité (voir aussi Paul. Diac., Hist. Lang., III, 23-24 et Greg. Magn., Dial., III, 19). Il est donc fort probable que, à cette période prolongée de déprise anthropique sur le territoire, se soit effectué un effacement, presque totale, du dessin agraire antique.  

Entre parenthèse, et pour répondre ici à une partie de votre dernière question, en l’absence de sondages archéologiques à l’emplacement des axes centuriés supposés, il est vident que la présence originaire de la centuriation romaine dans la basse plaine de Lugo (et donc l’extension vers le nord de la pertica de Faventia/Faenza) ne peut pas être affirmée avec une totale certitude. Pourtant, toute une série de données historiques, archéologiques et géologiques/géomorphologiques assez convaincantes me pousse dans ce cas à préférer une lectio facilior et donc à accepter son existence, à un moment donné de l’époque romaine. En particulier, il me semble fort probable qu’elle s’étendait au moins jusqu’à environ 6 Km au nord de la ville actuelle de Lugo, distance qui, au moins du IVème au Ier siècle av. J.-C., marque grosso-modo une sorte de limite entre les terres assez densément peuplées - et vraisemblablement bonifiées -  et les paludes septentrionales (voir synthèse sur les données archéologiques et sur la centuriations dans le chapitre III, datations au 14C dans le chapitre IV et chapitres V-VI). 

En revenant à la coupure représentée par l’Orizzonte Veggiani, il me semble probable, comme je l’ai exposé dans le chapitre VI, qu’une reprise des limites précédemment effacées ait été réalisée à partir du X siècle ap. J.-C., par suite d’une œuvre de « recolonisation » et de manutention extraordinaire. Il ne faut en outre oublier le vraisemblable rôle joué par l’époque communale dans la transmission et la régularisation de la forme jusqu’à nos jours (chapitre VI). D’un point de vue pragmatique, cette reprise, voire même le prolongement des anciens limites centuriés effacés, aurait été réalisés sur la base de la survivance de quelques morceaux de centuriation au sud et à l’ouest de la zone de Lugo, ayant exercés la fonction de morphogènes.  

Finalement je voudrais vous poser à mon tour les questions suivantes :

quel-est, à votre avis, l’apport de la lecture des formes agraires sur les cartes et les photos aériennes (archéomorphologie)  pour comprendre le dessin agraire et sa chronologie dans un contexte géographique intéressé par de forts apports alluvionnaires?

Quel est le rôle de l’archéologie (fouille et prospection de surface) à cet égard?

Que pensez-vous du phénomène supposé des centuriations superposées à orientation différente, pour lesquelles ont parfois été proposées des chronologies assez serrées dans le temps? 

 Merci

Carlotta Franceschelli

CENTURIATION DE LUGO (ITALIE) Question à Carlotta Franceschelli et Stefano Marabini

19 juin 2008

À propos de l’ouvrage
Carlotta FRANCESCHELLI et Stefano MARABINI, Lettura di un territorio sepolto. La pianura lughese in età romana,
Ed. Ante Quem, Bologna 2007
(lire le compte rendu de l’ouvrage dans ww.archeogeographie.org
rubrique Médiathèque> Ouvrages > Livre du mois)

Dans la région de Lugo-Fusignano-Bagnacavallo les centuriations sont très lisibles en surface avec des formes et des mesures qui n’appellent pas de doute (votre figure 51, p. 74). En surface, le lien de la centuriation de Lugo-Fusignano avec celle qui se trouve à Faenza et Castebolognese, nettement plus au sud, est continu. Morphologiquement, c’est la même trame. Traditionnellement on est donc conduit à penser que c’est la même forme historique.

Mais, dans la figure 53, on voit que cette zone Lugo-Fusignano-Bagnacavallo correspond à une zone où le sol romain a été retrouvé à plus de 3,5 m de profondeur. Les coupes que vous publiez pour cette même région (BB’ et GG’) montrent que l’enfouissement du niveau romain peut dépasser 3,5 m et atteindre 5 m à Maiano et même 8 m à Bizzuno dans la coupe B-B’ ; on trouve 5 m à S. Pietro in Silvis à Bagnacavallo dans votre coupe G-G’.

Cete situation appelle deux questions :
- cela veut-il dire qu’un schéma de transmission progressive de la centuriation du fond vers la surface est impossible ? Autrement dit, un schéma du type de celui observé à Pierrelatte « les Malalones » où la succession des reprises et interruptions est continue sur 2000 ans est-il possible ou impossible avec des enfouissements du sol romain de cette ampleur ?
- de quand datez-vous la centuriation au nord de Lugo et celle de Bagnacavallo et comment établissez-vous le schéma rationnel de cette proposition de datation ? Autre question parallèle : de quand datez-vous les formes planimétriques de centuriation observables en surface au même endroit (Lugo, Bagnacavallo) et qui sont aujourd’hui cartographiées sur la carte au 1/25 000e et sur la Carte Technique Régionale ?

À travers ces questions, je souhaiterais que vous précisiez la dynamique qui caractérise cette région. Les centuriations très bien dessinées en surface ont-elles ou non un rapport avec le niveau romain quand celui-ci est enfoui à plusieurs mètres sous les sédiments ? Et selon la réponse que vous donnez à cette question, quel scénario dynamique peut-on envisager pour expliquer ce qu’on voit en surface ?

Gérard Chouquer