Réponse aux questions de Gérard Chouquer du 7 juillet 2008
28 juillet 2008Clermont-Ferrand, le 23 juillet 2008
Bonjour Gérard,
C’est moi qui je vous remercie de cette opportunité d’animer avec vous ce forum ! Cela va me permettre d’illustrer certains aspects de mes recherches et en même temps, en discutant avec vous, d’acquérir de nouveaux éléments de réflexion sur les dynamiques de transmission des formes agraires.
Je vais maintenant essayer de reprendre la question des formes agraires de Lugo, Bagnacavallo et Massa Lombarda et ainsi de répondre aux nombreuses questions que vous me posez.
1. Vous écrivez que j’envisage « deux scénarios possibles » de transmission des formes agraires. Dans la réalité, je pense que, non seulement deux mais plusieurs scénarios, peuvent être envisagés. En effet, puisque le paysage est un véritable système complexe, c’est seulement en multipliant les modèles explicatifs de ses dynamiques dans des contextes diversifiés que l’on pourra essayer de comprendre ces mêmes dynamiques.
Dans le cadre de cette démarche, il s’agit à mon avis de définir quelques concepts-clé qui peuvent orienter le processus de transmission des formes et qui, en se combinant entre eux de différentes façons, donnent les différents résultats que nous voyons aujourd’hui. Parmi ces concepts, sans aucune prétention d’exhaustivité, il faut sans doute considérer : la transmission progressive des formes ; la rupture/effacement des formes et leur reprise dans le même « sillon » ; la rupture/effacement des formes et leur reprise selon un dessin différent; la rupture/effacement des formes sans aucune reprise ; la planification ex novo. Pour illustrer concrètement ce que je viens de dire, je rappelle par exemple que le modèle que nous avons proposé pour la zone de Lugo inclut plusieurs de ces concepts. Il comprend en effet une dynamique de transmission verticale progressive pour l’époque romaine, suivie d’une rupture, entre l’Antiquité tardive et le haut Moyen Age, puis d’une reprise, suivant le même dessin, après le Xème siècle.
2. Vous demandez si la centuriation de Lugo est un document d’histoire médiévale. Or, à la lumière de ce que nous venons d’écrire dans notre ouvrage, je trouve cette définition chronologique quelque peu réductrice. Théoriquement, une centuriation pérennisée jusqu’à nos jours est le résultat d’une évolution dans le temps et donc représente toujours un « document diachronique », qui nous renseigne, plus ou moins en détail, sur plusieurs périodes.
Dans le cas de Lugo, comme il y a des raisons de penser que, au dessous de l’Orizzonte Veggiani (VI-VII s.), son territoire était largement intéressé par la centuriation romaine (voir point 4 de ma réponse), il me semble plus prudent de parler d’une reprise de la centuriation au Moyen Age (vers le Xèmes.), suivant l’héritage romain. Il faut avant tout rappeler que, pour la zone des marais/prés humides reconnue en correspondance de l’Orizzonte Veggiani, l’on peut estimer des dimensions de quelques dizaines de kilomètres carrés (fig. 99, p. 151). Il s’agissait donc d’une zone étendue mais quand même bien définie et il est bien possible qu’une sorte de « raccommodage » ait été faite au Moyen Age, tout en considérant qu’au sud - et véritablement aussi à l’ouest - la centuriation était largement répandue et assez bien conservée. Dans ce même sens, c’est-à-dire dans la continuité de l’héritage romain, il faut à mon avis interpréter les éventuels prolongements de quelques axes, jusqu’à intéresser également des zones où la centuriation était à l’origine absente. Dans le cas de Lugo, donc, même si ce que l’on voit aujourd’hui n’est pas la véritable centuriation romaine, cela correspond toutefois au dessin imprimé au territoire avec la centuriation. Conceptuellement, donc, à l’origine de l’assiette actuelle des campagnes, il y a à mon avis une planification romaine. En même temps, cette assiette nous renseigne également sur l’histoire de ces campagnes au Moyen Age.
3. En ce qui concerne la chronologie de la « centuriation » que l’on reconnait aujourd’hui dans le territoire situé à l’ouest/nord-ouest de Bagnacavallo, il me semble pertinent de proposer un scénario conceptuellement semblable à celui que je viens de proposer pour Lugo, compte tenu de différents contextes paléoenvironnemental et chronologique. Dans le cas du territoire placé à l’ouest/nord-ouest de Bagnacavallo, le dessin agraire que l’on voit aujourd’hui est, comme dans le cas de Lugo, le résultat d’un procès diachronique, s’étalant toutefois entre le haut Moyen Age et l’époque contemporaine. Nous pensons donc que, pour Bagnacavallo, l’on ne puisse parler de « centuriation » dans la mesure où il s’agit d’un aménagement agraire qui, selon notre reconstitution, ne reprend pas un dessin précédent, mais qu’il a été crée ex novoau cours du haut Moyen Age (pour la chronologie, voir détails au point 4 de cette réponse).
Par rapport à la question de la pérennisation de cet aménagement agraire médiéval jusqu’à nos jours, il faut remarquer que, dans cette zone, nous proposons une profondeur d’environ 2 m pour le niveau du haut MoyenAge et d’environ 50 cm pour le XII siècle. La profondeur de 3 m, que vous mentionnez dans votre réponse (coupe GG’), est moins pertinente, puisqu’elle se trouve à l’est de Bagnacavallo, en correspondance du site 269, au dehors donc de la zone intéressée par le cadastre de Bagnacavallo. Un enfouissement compris entre 1-2 m dans la zone du cadastre médiévale, donc, ne pose pas de problèmes particuliers au niveau de la transmission du dessin agraire jusqu’à nos jours.
4. Vous exprimez quelques troubles à propos de l’existence de la centuriation dans la zone de Lugo-Fusignano. Or, comme je l’ai déjà expliqué dans ma lettre précédente, nous n’avons pas des données indiscutables à cet égard. Par ailleurs, il n’est pas évident d’effectuer des grands décapages jusqu’au niveau romain, lorsqu’il se trouve entre 4 et 8 mètres de profondeur ! De toute façon, nous disposons de quelques indices qui nous amènent à proposer une reconstitution de ce type (existence de la centuriation à l’époque romaine), comme la plus vraisemblable. Parmi ces indices, je rappelle ici les principaux, de nature paléoenvironnementale et archéologique :
- selon les résultats de nos sondages, la plaine située tout autour de la ville de Lugo (jusqu’à environ 6 km au nord) était bien sèche à l’époque romaine, et donc tout à fait disponible pour une exploitation agricole ;
- plusieurs découvertes archéologiques, bien qu’insuffisantes pour tracer en détail le réseau d’habitat d’époque romaine (principalement à cause de la contrainte taphonomique), nous montrent toutefois un peuplement dispersé (villae, fermes, nécropoles rustiques), compatible avec l’image d’une campagne assez riche et vraisemblablement cultivée.
Puisque au sud, au moins jusqu’à la via Aemilia, la zone était intensément peuplée et, sans aucun doute, centuruiée, il n’ya pas de raisons convaincantes - ni environnementales, ni historiques - pour penser que la plaine de Lugo était exclue de ce système.
Pour ce qui concerne le cas de l’aménagement agraire que l’on voit à l’ouest/nord-ouest de la ville actuelle de Bagnacavallo, nous avons proposé une réalisation ex novodu haut Moyen Age. Parmi les raisons de cette datation, il y a principalement la persistance, dans cette zone, d’un cours d’eau assez important, tel que le fleuve Santerno, pour une période très prolongée, comprise entre l’époque romaine et le haut Moyen Age. De plus, à dater du haut Moyen Age, l’on constate la formation de l’ensemble des paléobourrelets du Santerno (paléobourrelets de S. Pietro in Silviset de Via Rotella, pp. 31-32) qui, dans une phase de crise hydrologique, ont enseveli le niveau romain à environ – 5 m, en changeant radicalement la morphologie et les pendages de la zone. Or, le cadastre de Bagnacavallo s’adapte parfaitement à cette nouvelle morphologie et il nous semble donc fort probable qu’il ait été mis en place après la formation de cette morphologie. C’est pour ces mêmes raisons que l’on pense à une création ex novo, qui n’aurait pas eu une reelle raison d’être avant la formation de ces paléobourrelets, avec des pendages différents de ceux qu’ils ont déterminés (pour une discussion exhaustive à ce sujet, voir pp. 156-158).
Cela dit, rien n’empêche de supposer que, à l’époque romaine, le territoire de Bagnacavallo était au moins en partie concerné par le même système de la centuriation romagnolaise orienté sur la via Aemilia, qui était répandu dans le territoire de Faenza et, probablement, dans celui de Lugo. Un élément, bien qu’isolé, en faveur de cette hypothèse pourrait être le longue tronçon de l’actuelle voie S. Vitale, à l’est de Bagnacavallo, qui se pose en continuité avec un decumanus de la centuriation romagnolaise reconnu plus à l’ouest, dans le territoire de Lugo (pp. 72-73 et fig. 51 p. 74). Il est pourtant évident que la situation taphonomique de cette zone, telle que je l’ai décrite auparavant, nous suggère, en l’absence d’indices plus forts, de suspendre notre jugement à cet égard.
5. Je suis de l’avis qu’une éventuelle comparaison entre les cas de Bagnacavallo, Lugo et Massa Lombarda doit être faite avec extrême prudence, tout en considérant leurs différents contextes historiques, chronologiques et paléoenvironnementaux.
Le territoire de Bagnacavallo est partiellement intéressé par un aménagement agraire réalisé ex novo au début du Moyen-Age, vraisemblablement à l’initiative de quelques monastères bénédictins de Ravenna. L’on pense, en particulier, aux monastères de S. Maria in Palazzolo et de S. Maria Rotonda, qui sont attestés parmi les plus grands propriétaires fonciers de la zone au début du Moyen Age. L’orientation différente s’explique avec la modification des pentes (voir point 4); l’utilisation de la métrologie romaine, bien qu’encore à expliquer dans le détail, semble dériver d’un certain traditionalisme de cette zone dans l’utilisation des unités de mesure agraires pendant tout le Moyen Age (p. 158).
Le territoire de Lugo présente une assiette régulière due au raccommodage de la centuriation romaine au début du Moyen Age, dans un contexte morphologique qui n’avait pas changé du point de vue de l’écoulement des eaux. Responsables de cette intervention semblent, même dans ce cas, quelques monastères de Ravenne, qui contrôlaient la massa S. Illari (ensemble de fundi destinées à la mise ou remise en culture), attestée à partir du Xème siècle plus ou moins en correspondance de l’actuelle ville de Lugo.
Complètement différent est le cas de Massa Lombarda, la Massa Sancti Pauli fondée ex novo vers la moitié du XIIIème siècle, à la suite de l’envoi de colons provenant de Mantova (Mantoue, en Lombardie), chargés de bonifier une zone palustre, probablement formée à la suite d’un déplacement vers l’ouest du cours du fleuve Santerno (fig. 93 p. 138, pp. 137-139).
A l’égard du plan régulier de la ville de Lugo, dont vous faites mention dans votre réponse, je concorde avec vous qu’il s’agit d’un aspect intéressant, qu’il faut sans doute creuser. Cela dit, il me semble que, à l’état actuel des connaissances sur l’histoire de cette ville au Moyen Age, l’on n’ait pas des éléments suffisants pour parler d’une villeneuve de fondation. L’on sait que, grosso-modo en correspondance de la ville actuelle existait, au moins à partir du Xème siècle, une massa, dont le centre (castrum S. Illari) était un peu déplacé ver le sud-ouest par rapport au centre de la ville actuelle. L’on sait que ce déplacement vers le centre de la ville actuelle eut lieu vers la fin du XIIème siècle et le début du XIIIème siècle, avec la création d’une fortification (burgus cum castellare) située au croisement de deux limites de la centuriation, à cette époque évidemment déjà retracée. Il me semble donc que ce dernier bourg, à l’origine de la Lugo d’aujourd’hui, doit sa régularité principalement au fait d’être un centre « routier » (ce qu’en Italie l’on appelle «centro di strada »), qui s’est progressivement développé en correspondance d’un carrefour entre deux axes du réseau centurié.
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Je voudrais enfin vous poser quelques questions. Dans vos derniers ouvrages, ainsi que dans ceux de vos élèves, vous proposez souvent la dynamique de l’auto-organisation de formes agraires pour expliquer l’existence de ceux que vous appelez « parcellaires de formation », opposés aux réseaux planifiés. Il faut admettre des conditions historico-sociales particulières pour la formation de ces parcellaires, somme toute doué d’une certaine régularité et d’une certaine cohérence? Quel-est l’intervalle de temps minimal que vous considérez nécessaire pour que le dessin de ces parcellaires ressorte avec une certaine évidence? Un critère distinctif essentiel de ces parcellaires de formation serait selon vous l’absence d’une orthogonalité rigoureuse entre leurs axes. Personnellement, j’ai du mal à comprendre les raisons qui vos amènent à supposer une non-orthogonalité « originelle », en excluant ainsi la possibilité qu’à l’origine de ces parcellaires il ait eu une planification, dont la régularité initiale aurait été progressivement effacée - avec une substantielle perte de cohérence entre les axes - en raison d’une adaptation à des conditions géomorphologiques et du peuplement transformées.
Carlotta Franceschelli