ANALYSE MORPHOLOGIQUE DU PLAN CADASTRAL ANCIEN

DE LA VILLE D'AIRE-SUR-L'ADOUR (LANDES)

 

Par Cédric Lavigne

lavigne.cedric@free.fr

 

            La ville d'Aire-sur-l'Adour est située à la limite des départements des Landes, du Gers et des Pyrénées-Atlantiques. Elle se développe sur l'étroite plaine alluviale de la rive gauche du fleuve et sur l'éperon du Mas qui forme, avec celles du Biton, du Portugal et du Castéra, un cirque de collines qui la domine au sud ( fig. 1 ). Son extension, sur la rive droite de l'Adour, est récente. Au début du XIXe siècle, la ville comptait 2577 habitants, également répartis entre sa partie haute et sa partie basse. Cette bipolarisation, largement estompée aujourd'hui, apparaît comme une réalité ancienne et essentielle de l'histoire de la ville.

            Si de nombreux érudits se sont intéressés aux XVIIIe et XIXe siècles à l'histoire d’Aire-sur-l’Adour [Légé s.d. ; Lahitère s.d. ; Daugé s.d.], les connaissances restent partielles malgré le minutieux inventaire historique et archéologique conduit, dans les années 1980, par Jean Cabanot et Bernadette Suau [1982]. Ainsi, Aire-sur-l'Adour ne figure pas dans la collection des Atlas Historiques des Villes de France [Higounet, Marquette et Wolff éd.] et n'a fait l'objet d'aucune notice lors du colloque de Bordeaux consacré aux villes et agglomérations urbaines antiques du sud-ouest de la Gaule [Maurin éd. 1992]. Il en résulte une grande ignorance de la topographie de cette cité dans l'Antiquité et de son devenir au Moyen Age. L’étude archéogéographique proposée ici vise à combler partiellement cette lacune.

 

 

I - SOURCES

 

            L'ensemble de la documentation écrite, archéologique et iconographique, ainsi que la bibliographie exhaustive est présentée dans le Plan d'Occupation des Sols Historique et Archéologique (POSHA) réalisé par Jean Cabanot et Bernadette Suau [1982]. La documentation planimétrique, quant à elle, est constituée par le plan parcellaire du cadastre du XIXe siècle ( fig. 2 ). Les feuilles de ce plan sont levées à l'échelle du 1/1250e. Assemblées en un seul document, elles sont ici réduites par la photocopie. Le document, par sa lisibilité, fait clairement apparaître la trame viaire. Il facilite, d'autre part, la lecture des formes intermédiaires du paysage, l'observation du style parcellaire hérité et l'identification des formes ponctuelles. C'est le document idéal pour appréhender la genèse et l'évolution du tissu urbain ainsi que son insertion dans l’espace environnant.

 

 

II - ANALYSE MORPHOLOGIQUE

 

A- Le zonage du parcellaire urbain

 

                        1- Les contrastes principaux

 

            Un rapide examen du plan cadastral permet d'opposer différents ensembles aux caractéristiques morphologiques bien distinctes ( fig. 3 ) :

                        — Le premier ensemble est constitué de petites et moyennes parcelles découpées en lanières, formant un tissu serré, organisé principalement le long des voies de circulation. Ces parcelles caractérisent les secteurs les plus densément occupés de la ville. Ils sont situés dans la plaine de l'Adour, de part et d'autre du canal du Talabot, et sur la colline du Mas, sur le plateau tabulaire de l'interfluve séparant les ruisseaux de Lobre, à l'ouest, et du Séminaire, à l'est (gris foncé). Ce zonage fait apparaître une nette bipolarisation de la ville qu'accentue encore la présence, à leur périphérie, de parcelles de grandes dimensions qui constituent un deuxième ensemble (gris clair).

                        — Ces parcelles, aux formes trapues et massives, s'étendent sur plusieurs dizaines d'hectares. Elles sont situées, dans la ville basse, à l'est et à l'ouest de la zone précédente, et sur la colline du Mas, sur les flancs de l'éperon.

                        — Un troisième ensemble, enfin, beaucoup moins étendu, peut être isolé au bord de l'Adour. Il s'agit d'un vaste quartier en demi-lune qui se distingue par sa forme et l'orientation de son parcellaire orienté perpendiculairement au fleuve (gris sombre).

 

                        2- Les principales unités de plan

 

            A l'intérieur de ces différents ensembles, une lecture plus précise, tenant compte de la parenté du découpage parcellaire, permet de distinguer huit unités de plan ( fig. 4 ). Leur liste s'établit comme suit :

                        — Zone I : actuels quartiers du Jaunet et du Grand Séminaire. Cette zone est constituée de grosses parcelles de plusieurs centaines de mètres carrés d'un seul tenant.

                        — Zone II : quartier du Graverot, limité au nord par l'Adour et sur ses autres côtés par la rue de Garaulet et le chemin départemental de Duhort-Bachen à Viella. Elle est constituée d'un bloc en demi-lune, perpendiculaire au cours de l'Adour, au parcellaire en lanières.

                        — Zone III : quartier de la « ville-ouest » (dénomination des auteurs du POSHA), limité au nord par le quartier du Graverot, à l'est par le canal du moulin, au sud par la colline du Mas et à l'ouest par une longue limite parcellaire. Elle est constituée de formes parcellaires géométriques, de dimensions moyennes, agencées sans logique apparente.

                        — Zone IV : quartier situé sur la rive droite du canal. Cette zone est constituée de petites parcelles carrées ou rectangulaires agencées rationnellement le long des rues.

                        — Zone V : quartier de la « ville-est » (dénomination des auteurs du POSHA), limité au nord par l'Adour, à l'ouest par la rue Maubec et au sud par la rue de Mestade. Elle est constituée de grandes parcelles géométriques perpendiculaires à la rue Maubec.

                        — Zone VI : quartier de la cathédrale, limité au nord par la rue de Mestade, à l'ouest par la rue Gambetta et au sud par le canal du moulin. Cette zone, constituée de grandes parcelles d'un seul tenant, est, en grande partie, occupée par le parc de l'évêché.

                        — Zone VII : colline du Mas. Cette zone est constituée de grandes parcelles alignées perpendiculairement à la pente de l'interfluve. Sa morphologie est induite par la topographie.

                        — Zone VIII : Bourg du Mas. Cette zone se distingue de la précédente par son découpage en lanières. Elle est enveloppée, à l'ouest et au nord, par un chemin rural situé en limite de rupture de pente. A l'est et au sud, un alignement de parcelles en limite l'extension.

 

                        3- Recherche des îlots cohérents

 

            Il s'agit de repérer, à l'intérieur des différentes zones définies, celles ayant pu faire l'objet, à un moment donné de l'histoire, d'une opération de lotissement. Seules les zones IV et VIII du plan présentent une organisation suffisamment cohérente de la trame viaire et du parcellaire pour mériter un examen ( fig. 5 ) :

                        — La zone IV est structurée par un réseau de rues orthogonales. Les rues Carnot (ancienne rue Pannecaut) et Gambetta (ancienne rue Royale) en constituent les axes principaux. Elles sont doublées à l'est, par la rue Maubec et à l'ouest, par la rue de la Libération (ancienne rue Plainhaut). Ces quatre voies, orientées grossièrement nord-sud, sont recoupées perpendiculairement par quatre autres rues. Les rues Henri Labeyrie (ancienne rue Bérard), Pascal Duprat (ancienne rue Saint-Jean), longeant le flanc nord de la cathédrale, et Victor Lourties étant les plus importantes.

                        — La zone VIII présente également la trace d'une structuration raisonnée du parcellaire. L'organisation est ici différente : la rue du château (ancienne vieille rue du Mas) sert d'axe fondateur à un parcellaire en lanières disposé perpendiculairement à son tracé.

 

            Cette première approche du plan laisse déjà apparaître les lignes de force de la genèse et de l'évolution de cette agglomération. La bipolarisation de la ville, largement atténuée aujourd'hui, s'impose ainsi comme un héritage de l’histoire. L'analyse du détail de la morphologie parcellaire et de ses anomalies, va nous permettre de progresser dans l'étude.

 

B- Le style parcellaire hérité et ses anomalies

 

                        1- Les alignements remarquables de limites parcellaires

 

            Ils peuvent témoigner de l'existence d'anciennes limites ou de rues disparues. Le plan en offre plusieurs exemples ( fig. 6 , en rouge) :

                        — Une longue limite parcellaire de plus de 300 mètres de long, orientée nord-sud, séparant les zones I et III. Cette limite détermine un style parcellaire différent de part et d'autre de son axe ce qui tendrait à montrer qu'elle a fait écran entre ces deux zones (6a).

                        — Dans la partie basse du plan, une limite parcellaire de presque 200 mètres de long, orientée est-ouest, séparant les zones III et VII. Sur la rive droite du canal, une parcelle adopte cette même orientation. Cette limite, comme la précédente, détermine un style parcellaire différent de part et d'autre de son axe (6b).

                        — Sur la colline du Mas, à une dizaine de mètres au nord de l'église Sainte-Quitterie, une limite de parcelle, orientée grossièrement est-ouest, présente un alignement remarquable sur presque 200 mètres (6c).

 

                        2- Les anomalies de détail de la forme parcellaire

 

            Elles sont multiples ( fig. 6 , en vert) :

                        — Inclusions de formes résiduelles. Il s'agit de repérer, dans le plan, des anomalies du tracé parcellaire et viaire pouvant indiquer la présence de monuments importants, aujourd'hui disparus. Le plan en montre plusieurs exemples particulièrement significatifs : dans la ville basse, au sud de la cathédrale, une forme circulaire, d'environ huit mètres de diamètre, est accolée à une parcelle rectangulaire. Il s'agit d'une tour, aujourd'hui détruite (6d). Sur la rive gauche du canal, au nord de la zone III, une forme grossièrement en trapèze, d'environ 0,85 ha s'individualise dans le plan par un découpage différent du parcellaire et par un tracé aberrant de la trame viaire (à l'est en particulier). Cette forme ne présente pas de partie en élévation (6e). Dans la ville haute, enfin, au nord-ouest de l'église Sainte-Quitterie, une forme carrée d'environ 30 mètres de côté apparaît nettement dans le parcellaire. Elle ne présente pas, non plus, d'éléments en élévation (6f).

                        — Convergences de voies. Elles indiquent des passages obligés, anciens ou actuels, comme les portes ou les ponts. Le plan en montre une, particulièrement nette, au nord de la zone IV correspondant à un passage sur l'Adour (6g).

                        — Rues ou places de formes aberrantes. Elles trahissent souvent une réalité sous-jacente du plan ancien de la ville comme le passage d'une enceinte, le tracé d'une rue disparue, le raccord de trames urbaines ou d'enclos. Le plan en montre trois exemples particulièrement nets : dans la zone III, une rue, orientée nord-sud, adopte un tracé en baïonnette avec une section en entonnoir (6h) ; dans la zone IV, une rue, orientée est-ouest, au tracé incohérent avec des tronçons en entonnoir et en baïonnette (6i) ; dans la zone VIII, sur la colline du Mas, une rue en baïonnette, partiellement dédoublée au sud (6j).

                        — Parcelles anormales indiquant d'anciennes rues. Il s'agit de parcelles qui par leur découpage et leur agencement peuvent fossiliser le tracé d'anciennes rues, fossés ou enceintes. Le plan en montre plusieurs exemples : dans la zone III, plusieurs parcelles, carrées ou rectangulaires, sont alignées le long du canal et forment un tracé cohérent (6k).

 

 

III - FORMATION ET ÉVOLUTION DE L'ESPACE URBAIN

 

            L'analyse des formes, mise en perspective avec les sources écrites et archéologiques, permet d'esquisser quelques hypothèses sur l'origine et l'évolution morphologique de la cité. Il convient toutefois de souligner que la plupart des données archéologiques, rassemblées dans le POSHA, résultent d'anciennes observations, souvent lacunaires et imprécises. Aussi, plus que les vestiges archéologiques, on interrogera les terriers du XVIIe siècle et les manuscrits des érudits des XVIIIe et XIXe siècles. Pour ces derniers documents, on ne retiendra que les descriptions les plus précises, laissant les interprétations, souvent aventureuses formulées par leurs auteurs. Ces conditions étant posées, plusieurs questions peuvent être, à présent, examinées.

 

            A- La ville antique

 

            L'oppidum du Castéra, vaste éperon, barré par une puissante levée de terre, atteste de l'occupation précoce du site, au moins dès la protohistoire. Situé à proximité d'une des pistes méridiennes reliant la Garonne aux Pyrénées, l'établissement, dont, par ailleurs, aucune fouille n'est venue préciser la nature exacte, est considéré, depuis le XIXe siècle [Sorbets 1895], comme la capitale des Tarusates, peuple aquitain installé dans le Marsan et le Tursan, et soumis, comme les autres peuples de la région, par Publius Crassus en 56 avant J.-C. [Bost 1986]. L'organisation administrative réalisée par Auguste, à la suite des conquêtes césariennes, élève au rang de cité la plupart des capitales indigènes dans le cadre de la provincia Aquitanica. Aire fait exception puisque les Tarusates ne sont pas mentionnés parmi ceux qui, à la fin du IIIe siècle, formeront la province des Neufs Peuples (Novempopulanie) créée, alors, par Dioclétien par démembrement de celle d'Aquitaine. Il y a donc tout lieu de penser qu'à l'époque d'Auguste, le territoire des Tarusates a été fondu dans celui de leurs voisins Tarbelles, dont la capitale est devenue chef-lieu de cité (Dax, Aquae Tarbellicae). C'est dans la Notitia Galliarum, vers 400 après J.-C., qu'est mentionnée pour la première fois la Civitas Aturensium, dont la capitale ne peut être qu'Aire-sur-l'Adour [Bost, Maurin et Roddaz 1992 : 17-36].

            De l’urbanisme et de la parure monumentale de cette cité dans l’Antiquité, rien n’est connu. Seule la question de l’enceinte du Bas-Empire a retenu les chercheurs et cristallise, depuis le début du siècle, toutes les passions. Or, c’est en raison de l'absence quasi-complète de vestiges archéologiques, l'une des plus difficiles à résoudre. Tous les auteurs anciens, de Charles Sorbets à Ferdinand Lot, affirment que la ville était close et les livres terriers, celui du XVIIe siècle en particulier, signalent à plusieurs reprises, à proximité des maisons, des vestiges d'enceinte (coustous) et des fossés. Les propositions les plus récentes sont fondées sur les affirmations des auteurs du siècle passé qu'aucune preuve matérielle ne vient corroborer. Le seul témoignage archéologique encore conservé est un tronçon de mur en opus quadratum situé dans la cave de la maison Parrens, rue Maubec. L'interprétation de ce vestige est cependant délicate et les avis sont partagés sur cette question. Louis Maurin, par exemple, refuse de voir dans ce mur un vestige d’enceinte et considère que la ville était ouverte au Bas-Empire [Maurin éd. 1992 : 377]. Aussi, seule l'analyse morphologique apparaît susceptible, pour l'heure, de faire progresser la réflexion. La définition des principales unités de plan montre que c'est la zone IV, située sur la rive droite du canal, qui a été la plus densément occupée. C'est aussi dans cette zone que se situent les îlots les plus cohérents. Il est donc logique d'y rechercher le tracé d'une enceinte. Toutefois, en l'absence de vestiges archéologiques, rien n'assure la datation de la forme que nous restituons. Elle peut donc être antique autant que médiévale ( fig. 7 , en rouge).

            La limite occidentale est la plus évidente. Elle est constituée par le canal du Talabot. Cette limite, très forte, sépare les zones III et IV du plan et détermine un style parcellaire différent de part et d'autre de son axe. Nous la retenons, donc, dans notre restitution (7a). La limite orientale est plus difficile à déterminer. Tous les auteurs considèrent qu'elle est constituée par la rue Maubec reprenant, en cela, les informations du manuscrit du fonds Daugé qui situe, sur le tracé de cette rue, les fossés comblés en 1612 par le Duc d'Epernon. L'hypothèse ne nous paraît pas satisfaisante car la rue Maubec débouche sur la cathédrale qui n'est donc pas intégrée dans l'enceinte. Cette limite doit être recherchée, selon nous, à environ 25 mètres à l'est de la rue Maubec où s’observe un alignement remarquable de limites parcellaires orientées nord-sud (7b). Cette limite vient buter sur le chevet de la cathédrale qui se trouve, ainsi, intégrée dans la restitution. On observera — mais nous n’en tirons pas argument — que l’abside, légèrement saillante par rapport à la restitution du tracé que nous proposons, date du XIXe siècle. Elle a été reconstruite à cette date sur un plan d’arc outrepassé [Sieffert 1952]. Cette limite correspond, par ailleurs, à une dénivellation importante, nettement perceptible sur le terrain. Au nord, l'analyse est compliquée par les aménagements récents liés à la construction du pont. Là encore, les auteurs anciens considèrent que la rue Maubec, qui forme un coude vers l'ouest, fossile le tracé de l'enceinte du Bas-Empire. Or, la convergence des rues Carnot et Gambetta signale un passage obligé (une porte) à environ 25 mètres au nord du tracé de la rue Maubec. Cette porte est, par ailleurs, dans l’alignement de deux limites parcellaires qui forment un angle avec la limite orientale décrite précédemment. Elles invitent donc à placer, là, le tracé de l’enceinte (7c). La limite méridionale est assurément la plus difficile à fixer. La présence d'une tour circulaire, au débouché de la rue Gambetta, a été interprétée, par les auteurs anciens, comme un vestige d'enceinte. Malheureusement, cette tour est aujourd'hui détruite, de sorte qu'il n'est plus possible de la dater ni d'en observer le contexte. Néanmoins, nous pensons qu'il est logique de l’intégrer dans notre restitution. La tour et le mur se trouveraient, alors, sur un axe rectiligne, perpendiculaire aux murs est et ouest de la muraille (7d). Cette hypothèse est séduisante, mais les indices morphologiques qui la fondent sont ténus puisque aucune autre limite ne s'intègre dans ce tracé. L'indication, dans le manuscrit du fonds Daugé, de la destruction, par le Duc d'Epernon, d'un mur de fortification situé au sud de la rue Bérard, pourrait constituer un élément d'explication. La restitution aboutit à une enceinte grossièrement rectangulaire, écorné de son angle nord-ouest, d'une superficie, approximative, de 4 ha.

 

            B- La création d’un bourg monastique autour de l’abbaye Sainte-Quitterie (fin du Xe-début du XIe siècle)

 

            Le devenir de la ville, au cours du Haut Moyen Age, reste difficile à suivre. La domination des Wisigoths, convertis à la foi arienne, s'accompagne de persécutions dont témoigne le martyr de Sainte-Quitterie, décapitée sur l'ordre du roi Euric (466-484) en raison de sa fidélité à l'église chrétienne. Son successeur, Alaric II, multiplie les gestes d'apaisement en approuvant au cours d'un passage à Aire, en 506, la rédaction, à l'usage des romains, d'un recueil de lois inspiré du code théodosien (la Lex romana wisigothorum, plus connu sous le nom de bréviaire d'Alaric) et en autorisant la participation des évêques aquitains au concile d'Agde (506). C'est à cette occasion qu'est signalé le premier évêque d'Aire, Marcellus, représenté par un prêtre du nom de Petrus, et qu'est mentionné, pour la première fois, le nom de la cité : Uicus Iuli. Grégoire de Tours, à la fin du VIe siècle, l’évoque à nouveau lorsqu'il décrit le culte rendu sur les tombeaux de trois prêtres aux confins de la ville (« sub termino quoque vici Iuliensis [...] infra terminum, quod superius diximus, apud vicus Atoram »). La présence d'un évêque à Aire est encore attestée ponctuellement au VIe siècle (conciles d'Orléans en 511 et de Mâcon en 585) et au VIIe siècle (concile de Paris en 614 et synode régional de Saint-Pierre-de-Granon en 673-675) [Bost, Maurin et Roddaz 1992 : 37-49 ; Rouche 1979 : 271 ; Guyon, Boissavit-Camus et Souilhac 1992 : 391-430].

            Après cette date, l’obscurité s'étend sur la ville qui ne réapparaît dans la documentation écrite qu'à la fin du XIe siècle. A cette situation, les destructions occasionnées par les multiples raids normands, entre le milieu du IXe siècle et la fin du Xe siècle, ne sont peut-être pas étrangers. Aucune des civitas situées sur les cours de la Garonne et de l'Adour ne semble avoir été épargnée. Cette ruine des sièges épiscopaux et la désorganisation des cadres de l'église explique la création, en 977, à l'initiative du pouvoir comtal, du vaste évêché de Gascogne qui recouvre alors les anciens diocèses de Bazas, Agen, Dax, Aire, Lescar, Oloron et Lectoure [Sénac 1983a]. La stabilité politique de la dynastie gasconne, assise sur ses succès militaires, ses alliances matrimoniales et une solide administration [Sénac 1983b], s'accompagne d'un vigoureux essor du monachisme bénédictin. Entre 945 et 1059, vingt-huit monastères sont fondés ou restaurés et généreusement dotés par les comtes successifs (La Réole en 977 [Higounet 1980], Saint-Sever entre septembre 988 et juin 989 [Higounet et Marquette 1986], Sainte-Marie-de-Lescar, Saint-Vincent-de-Lucq, etc.). Ces fondations s'accompagnent, dès l'horizon de l'an Mil, de la formation rapide, par ailleurs bien documenté par les sources écrites, de bourgs monastiques [Cursente 1998 : 188-191]. Bien qu'elle ne soit pas mentionnée dans les textes avant le premier quart du XIIe siècle [Cabanot, Fabre et Legrand 1985 : 21]), nous sommes enclin à penser que l’abbaye Sainte-Quitterie du Mas a fait partie de cette première génération de fondations. Nous posons également l’hypothèse qu’elle a favorisé le développement d’un bourg monastique dont la forme en fer à cheval est encore visible dans le parcellaire du XIXe siècle ( fig. 7 , en orange).

            Plusieurs indices concourent à la restitution de cette forme : une rue en baïonnette, à l’ouest, qui fossilise un ancien fossé en arc de cercle (6j), et un alignement de limites parcellaires, au nord de l’abbaye (6c). A l’est, la restitution est affectée par les jardins construits, à l'époque moderne, dans ce secteur. Cette forme mesure 195 mètres de long sur sa base (axe est-ouest) et 195 mètres sur son rayon (axe nord-sud). Elle est traversée par une voie rectiligne, orientée nord-sud, défendue par deux portes. L’une d’elles est encore attestée au XVIIe siècle puisque le terrier de 1649 mentionne, à proximité de l’abbaye, un « portau ». Elle sera détruite en 1757 lors de l’élargissement de la rue qui traverse le bourg de Sainte-Quitterie située sur le tracé de la route d’intendance de Bordeaux à Pau. Ce bourg monastique est désigné pour la première fois dans les textes, en 1293, par le terme de villa Sanctae Quitteriae [Bémont 1906 : n° 2180].

            Dans ce même secteur, une forme quadrangulaire de 30 mètres de côté (6f) a, également, été mise en évidence. Elle est à cheval sur la clôture (6c) du bourg monastique ce qui indique qu'elle lui est postérieure. Il s'agit, selon toute vraisemblance, de l'enclos du couvent des Ursulines, installé là en 1797 (en violet).

 

            C- La cité épiscopale

 

            La reprise en main progressive de l'Église par la papauté, la crise de succession ouverte après la mort, sans héritier direct, du dernier comte de Gascogne, conduit à la suppression, en avril 1059, par le pape Nicolas II, de l'évêché de Gascogne et à la restauration des anciens sièges épiscopaux. Il n'est pas certain, pour autant, qu’Aire ait retrouvé immédiatement sa dignité de cité épiscopale. En effet, les premiers évêques attestés, Pierre Ier (1059-1092) et Pierre II (1092-1099), portent le titre « d'évêque de Marsan », ce qui tendrait à prouver qu'ils n'avaient pas, alors, de résidence bien établie. Des recherches anciennes invitent à situer celle-ci dans la paroisse voisine du Plan (aujourd'hui commune de Pujo-Le Plan), chef-lieu d'un archiprêtré à partir du XIIe siècle, où les évêques d'Aire possédaient encore à l'époque moderne un château [Degert 1908 : 39]. C'est seulement au début du XIIe siècle que l’on fixe le retour de l’évêque à Aire [Lerat 1983 : 172-173] alors qu'est édifiée la nouvelle cathédrale Saint-Jean-Baptiste [Sieffert 1952].

            Au sud-est de l'enceinte rouge se trouve le groupe cathédral ( fig. 7 , en vert). Il est constitué par un ensemble de bâtiments liés historiquement et architecturalement : la cathédrale, le cimetière qui la bordait au nord et à l'est, le cloître, l'évêché, sa basse-cour, ses dépendances, son orangerie, ses jardins et ses parcs. L'agencement des bâtiments et surtout le mur de clôture qui les entoure datent de l'époque moderne. En effet, suite aux destructions du duc d'Epernon pendant les guerres de religion, l'évêché a été complètement reconstruit vers 1628 par l'évêque Gilles Boutault. La disposition ancienne du groupe cathédral en a été profondément affectée, de sorte qu'il n'est pas possible d'avancer la moindre hypothèse quant à l'insertion de l'enclos canonial dans la vieille ville. Cette zone, délimitée par un mur, constitue donc un espace morphologiquement neutre par rapport à ce qu'il y avait avant, une sorte de « trou de mémoire ». Aussi, en l'absence de formes significatives et de vestiges archéologiques, nos connaissances reposent-elles sur les seuls témoignages écrits. En 1640, La Planche nous dit ainsi qu'au Moyen Age, la maison épiscopale, appelée alors le fort, et l'église cathédrale « estoient environnés de fossés qui sont à présent comblés ». Il ajoute également que « ladite maison estant achevée de rebâtir doibt estre une des plus belles du royaume, estant accompagnée de beaux jardins, canaux, allées, bois et fontaines ». Il semblerait donc que le groupe cathédral était, au Moyen Age, fortifié et clos par une enceinte, laquelle a été détruite dans le premier tiers du XVIIe siècle et reconstruite selon un tracé qui perdure encore aujourd'hui.

            Au nord-ouest de la cathédrale, à l'intérieur de l'enceinte rouge, se développe ce que nous appèlerons par commodité « la cité épiscopale ». C'est un quartier au plan très régulier, structuré par un réseau de voies grossièrement orthogonales, dont les rues Carnot et Gambetta, orientées nord-sud, et Victor Lourties, orientée est-ouest, constituent les axes principaux ( fig. 7 ,en vert). Le tracé aberrant de cette dernière (6i) est dû à une déformation induite par la construction tardive d'un pont sur le canal. Son tracé initial peut-être aisément restitué (7e). Le plan de ce quartier et sa datation posent problème. D’emblée, l’hypothèse d'un héritage de l’Antiquité semble devoir être écartée. Si la survivance de certaines orientations d'origine antique est possible, et par ailleurs souvent vérifiée par l'archéologie, elle ne se conçoit pas pour un plan tel que celui-là avec son réseau de rues principales et secondaires. Il s'agit donc d'une forme médiévale, vraisemblablement planifiée si l’on en juge par sa régularité. Les bastides, nombreuses dans la région, constituent des exemples de telle planification et ont pu offrir des modèles aux « urbanistes » de ce quartier. Cependant, le phénomène des bastides est tardif dans le Marsan et le Tursan et ne se développe, comme nous aurons l'occasion de le redire, que dans les premières décennies du XIVe siècle. Or, il paraît difficile de croire que deux siècles se soient écoulés entre la construction de la nouvelle cathédrale (début du XIIe siècle) et l’installation d'un quartier autour de celle-ci. Ce plan, probablement institué par les évêques d’Aire, doit donc être daté, selon nous, de la deuxième moitié du XIIe siècle. C'est, dans l'historiographie du peuplement et des villes du sud-ouest de la France, un jalon nouveau puisque seul le plan de Montauban (fondation du comte de Toulouse, Alphonse Jourdain, en 1144) offre une parenté morphologique avec celui d'Aire-sur-l'Adour. Il y a là une possible filiation ou influence qui passe sans doute, également, par le plan de sauvetés [Higounet 1975 ; Pradalié 1990 ; Marquette 1996]. L’enquête doit être poursuivie sur ce point, en laissant à l'analyse des formes une plus grande place.

 

            D- Les enceintes de la rive gauche du canal

 

            Sur la rive gauche du canal du Talabot s'étend un espace qui a été, au cours des siècles, ceinturé par deux enceintes, de formes et de tailles différentes. Nous les présentons, ci-dessous, après quoi nous tenterons de les interpréter ( fig. 7 ) :

                        — A l'ouest de la cité, sur la rive gauche du canal, se développe un espace au tissu parcellaire lâche et inorganisé dont nous avons, tout à l'heure, souligné l'originalité (zone III, fig. 5 ). Cet espace est enfermé dans une enceinte dont le tracé se laisse assez aisément reconstituer (en jaune). Une longue limite parcellaire, de plus de 300 mètres de long, orientée nord-sud, en constitue la limite à l'ouest (6a). Elle détermine un style parcellaire différent de part et d'autre de son axe ce qui tendrait à montrer qu'elle a fait écran entre les zones I et III du plan ( fig. 5 ). Deux autres limites, orientées est-ouest, se raccordent presque perpendiculairement à cet axe. La première, au sud, est parallèle à la route royale de Pau à Bordeaux qu'elle longe sur plus de 150 mètres et se raccorde à la limite méridionale de l'enceinte de la rive droite (6b). La seconde, au nord, est située dans l'alignement de la limite septentrionale de l'enceinte rouge avec laquelle elle forme un axe cohérent de près de 350 mètres de long (7f). A l'est, enfin, la limite de cette enceinte est constituée par le tracé du canal (7a).

                        — A cheval sur la limite nord de l'enceinte jaune, se trouve une vaste forme trapézoïdale (6e), d'environ 0,85 ha, qui s'individualise nettement dans le parcellaire environnant (en violet).

 

            L'interprétation de ces enceintes est délicate car les repères chronologiques manquent. Aucun sondage, susceptible de livrer des datations précises, n'a été réalisé dans ce secteur de la ville. On ne peut guère non plus espérer réaliser d'observations directes puisque on sait, grâce au témoignage de Blaise de Monluc, que l'essentiel du système de fortification de la ville était démantelé dès le milieu du XVIe siècle. Force est donc de se reporter, une nouvelle fois, à la documentation planimétrique et aux textes, pour tenter, avec tous les risques que cela comporte, d'établir une chronologie relative entre ces trois enceintes. Plusieurs constats s'imposent :

                        — On est frappé, d'abord, par la relative faiblesse de l'occupation de la rive gauche du canal, matérialisée au sol par des formes parcellaires de grandes tailles en regard de celles de l'enceinte rouge, sur la rive droite. Cette faiblesse de l'occupation est aussi perceptible dans l'absence de parcellaire régulier et de réseau viaire organisé.

                        — On remarque, également, la bonne connexion de l'enceinte jaune avec celle de la rive droite du canal. La solution de continuité entre les axes nord et sud est évidente ce qui constitue un premier terme de chronologie relative. Cette construction, qui marque une extension de la ville, a-t-elle été motivée par des nécessités économiques (établissement d'un marché), démographiques (forte croissance de la population débordant de l'enceinte de la rive droite) ou politique (tentative d'unification, en une seule communauté, des habitants de la cité d'Aire et du Mas de Sainte-Quitterie) ? On ne sait. Ce qui semble évident, en revanche, c'est que cette tentative a partiellement échoué puisque le bourg, initialement prévu sur toute la longueur du canal, est resté pratiquement vide d’occupation.

                        — On est frappé par la discordance de la forme violette avec le reste du parcellaire environnant. Tout se passe comme si cette structure n'avait joué aucun rôle sur l'organisation et le développement de la ville. Plus même, elle apparaît, en dépit d'une incontestable permanence morphologique, comme totalement fossile. On peut donc en conclure, en attendant des vérifications de terrain, que sa construction a été tardive, commandée peut-être par des impératifs conjoncturels (guerre de Cent ans ou guerres de Religion ?).

            La chronologie relative s'établit donc comme suit : extension de l’enceinte rouge sur la rive gauche du canal avec construction d'une nouvelle enceinte (jaune) ; établissement dans une zone probablement inoccupée, d'un camp retranché (violet).

 

Les formes étant identifiées, que nous en disent les textes ? Parmi les nombreuses parcelles que reconnaissent tenir les habitants de la ville d'Aire, le terrier de 1649 distingue celles qui sont situées dans la ville de celles qui se trouvent « dans l'enclos où estoit jadis le bourg appelé Berard » [Cabanot, Suau 1982 : 71]. Ce bourg, dont les textes disent qu'il avait été ceinturé de fossés (« l'enclos des fossés où estoit cy devant le bourg de Berard ») apparaît, au milieu du XVIIe siècle, comme largement vide de maisons, occupé uniquement par l’hôpital, le collège de la ville et surtout par de nombreuses parcelles de jardins et de vignes (« [...] un jardin conf... avec le fossé de la ville qui sert de closture des jardins et vignes qui sont audit Berard »). Dans le quart nord-ouest de ce bourg se trouve une parcelle, connue sous le nom de champ de Gorre (ou de Bégorre), dont les textes montrent, tout au long de l'histoire, l'importance économique et politique (7g). C'est en ce lieu que se tenaient les foires et les marchés. Une maison commune s'y élevait où se réunissaient les jurats pour débattre des affaires de la ville. C'est ici que furent signés, entre autres, les coutumes concédées, en 1332, par le roi d'Angleterre, le comte de Foix, vicomte de Marsan, et l'évêque d'Aire définissant les droits des vicini, la police et la procédure : « fo feyt au camp de Begorre », « datte au camp de Gorre » [Gouron 1935]. Cette maison commune, en ruine en 1454, fut rebâtie au même emplacement quelques années après. Elle est encore attestée au XVIIe siècle. En 1769, le cimetière, jusqu'alors établi auprès de la cathédrale, y est transféré, signe de sa formidable charge symbolique. Il y demeurera jusqu'en 1849. Ce changement de fonction n'empêche pas, pour autant, la tenue d'assemblées extraordinaires comme celle du 10 mai 1789. Ce bourg de Berard semble pouvoir être identifié avec l’enceinte jaune.

            La forme violette, quant à elle, fossilise ce que les textes du XVIe au XIXe siècle désignent sous le nom de « camp d'Aire » [Cabanot, Suau 1982 : 90-92]. Le site apparaît ainsi, pour la première fois, en août 1569 dans une lettre de Damville datée du camp d'Aire. Il est encore mentionné dans le terrier de 1649, comme par exemple au folio 271 r° : « maison et chemin appelé de la Viotte qui est entre les vignes qui sont au camp d'Aire et ladite maison, du côté du midy avec le fossé de la ville où sont enclos les jardins, collège et hôpital appelé à Berard » [Cabanot, Suau 1982 : 71]. Il est encore attesté par deux érudits, l'un au XVIIe siècle, l'autre au XIXe siècle, qui décrivent une fortification située à la limite du quartier des Graverots, une fortification : « ... des goths dont on voit encore les restes près de la rivière dans les ruines d'un château d'un de leur roi, Alaric, où l'on trouve, parfois, des pièces de jaspe et de marbre et du pavé à la mosaïque que l'Adour découvre après avoir miné les terres » [Duval, XVIIe siècle cité par Cabanot et Suau 1982 : 93-94] ; « Les rois goths avaient [...] leur résidence de campagne sur le bord de l’Adour, quartier Graverot, à l'entrée de la route actuelle qui conduit à Duhort » [Légé, XIXe siècle cité par Cabanot et Suau 1982 : 93-94). Si l’interprétation et la datation que ces auteurs proposent ne peut être retenue, l’existence des vestiges ne semble pouvoir être mise en doute. Même si le nom du camp d’Aire n’est pas cité, il semble bien que les descriptions correspondent à une structure fortifiée dont les formes parcellaires conservent la mémoire.

 

            E- La fondation d’une bastide sur la colline du Mas (fin du XIIIe siècle)

 

            Au nord-ouest de l'abbaye se développe perpendiculairement à l'axe de la rue du château (anciennement vieille rue du Mas), un parcellaire en lanières, bien distinct de celui du bourg monastique décrit précédemment (en vert clair). Ce parcellaire est ceinturé, sur ses quatre côtés, par une limite dont le tracé peut être aisément restitué. Il est fossilisé, à l'ouest, par un long chemin déterminant un style parcellaire différent de part et d'autre de son axe (7h) ; à l'est, par un alignement de parcelles parallèles à la rue du château (7i) ; au nord, par des parcelles de forme arrondie (7j) ; au sud, enfin, par un alignement remarquable de limites parcellaires situé à une dizaine de mètres, au nord, du coude de la rue (7k). Cette enceinte était défendue, au nord, par un château sur motte situé approximativement à l'emplacement de la grande maison qui ferme la rue (7l). Mentionné, pour la première fois à la fin du XIIIe siècle, il fut rasé en 1339 sur l’ordre de Philippe VI [Cabanot et Suau 1982 : site n° 44]. Au sud, l'enceinte était protégée par une porte de pierre dont on a retrouvé les substructions, il y a une trentaine d'années, à l'occasion de travaux de voierie [Cabanot et Suau 1982 : site n° 46]. Cet ensemble est à mettre en relation avec la fondation, le 10 juin 1289, par Edouard Ier en paréage avec l'évêque, le chapitre et le monastère de Sainte-Quitterie d'une bastide suite à l'incendie survenu quelques années auparavant du bourg monastique [Bémont 1896 : n° 1042]. Son édification effective est un peu plus tardive puisque le 16 juillet 1293, le roi mande au connétable de Bordeaux de payer la moitié des sommes nécessaires pour le sol et les casalia de la bastide à édifier, de manière à ne pas en retarder la construction [Bémont 1906 : n° 2180]. Cette fondation s'inscrit dans le cadre d’une politique de consolidation, conduite par les rois d'Angleterre, des marges du duché d'Aquitaine [Higounet 1948 ; 1976]. Participent de cette politique à la frontière du Marsan, de l'Armagnac et du Béarn : la fondation de la bastide de Pimbo, en 1268, par Edouard Ier ; la fortification du castrum de Miramont, en 1274, ordonnée par Edouard Ier ; la fondation de la bastide de Sarron, en 1315, par Edouard II ; la fondation de la bastide de Geaune, en 1318, par Edouard II en paréage avec Pierre II de Castelnau-Tursan ; la fondation, enfin, de la bastide de Duhort, en 1331, par Edouard III en paréage avec l'abbaye de Saint-Jean de la Castelle.

            Dans l'histoire des habitats de fondation, la bastide du Mas constitue, nous semble-t-il, un exemple de plus de la difficulté à faire coïncider les mots et les formes. En effet, son plan s'apparente par sa carrère rectiligne, son parcellaire en lanières et son château sur motte, davantage à un castelnau qu'à une bastide. Comme l'a souligné avec justesse Benoît Cursente, on voit « qu'à cette date précoce ce terme n'était pas encore clairement associé, dans les esprits, à une organisation particulière de l'habitat » [Cursente 1998 : 197]. La comparaison de ce plan avec celui de la bastide voisine de Pimbo est ainsi particulièrement éclairante. La charte de paréage de cette bastide fondée en 1268 par Thomas d'Yppegrave, sénéchal de Gascogne représentant Édouard Ier, en paréage avec Arnaud de Sanguinet, abbé de Pimbo, indique qu’un emplacement est réservé pour ériger un château (« locum seu plateam... ad faciendum et construendum domum fortem seu castrum ») et un autre pour faire une bastide (« ad bastidam seu populacionem novam faciendum ») [Bémont 1914 : n° 397]. L'analyse morphologique conduit à distinguer, du sud vers le nord, le bourg ecclésial et son enclos semi-circulaire, qui rappelle celui de l'abbaye de Sainte-Quitterie, le lotissement (la bastide) organisé le long de la rue centrale, légèrement désaxée par rapport à celle du bourg abbatial, ceinturé de fossés fossilisés par les chemins situés de part et d'autre, au nord, enfin, la motte édifiée par le roi d'Angleterre. Dans le Marsan et le Tursan, le plan « classique » de la bastide en damier ne se généralise, semble-t-il, que dans les années 1315-1320.

 

            F- Le réseau viaire et son raccordement dans le plan ancien de la ville

 

            Plusieurs voies de grand parcours convergent vers la ville d’Aire-sur-l'Adour. Il importe de comprendre d'où viennent ces voies, comment elles se raccordent dans le plan ancien de la ville et quels aménagements elles induisent (percées, ponts, portes).

 

Plusieurs voies doivent être distinguées ( fig. 8 ). Les voies modernes, construites au XVIIIe siècle par les intendants, sont les plus aisément identifiables car leur tracé est relativement rectiligne et recoupe le parcellaire. La carte en montre trois autour d'Aire-sur-l'Adour (en rouge) : la route de Bordeaux à Pau, actuelle RN 124, au nord d'Aire-sur-l'Adour, et RN 134, au sud ; la route de Bordeaux à Tarbes, actuelle RN 124 qui passe par Barcelonne-du-Gers (au nord-est d’Aire) ; la route d'Aire-sur-l'Adour à Tarbes, actuelle D 39, au sud-est de la ville.

            Les voies médiévales sont plus difficiles à identifier car leur tracé a été profondément affecté par la construction des routes d'intendance. Il est néanmoins possible d'en pointer quelques unes (en orange). Sur la rive droite de l'Adour (au nord de la ville), la carte montre une convergence de voies à proximité du pont : chemin partiellement conservé venant des Arrats, au nord-ouest ; voies venant de Subéhargues et de la Sarrade, au nord-est. Cette convergence de voies indique un passage obligé sur l'Adour, passage qu'il nous faudra préciser tout à l'heure. Sur la rive gauche de l'Adour, plusieurs voies peuvent être également décrites. La première, actuelle D 39, longe l'interfluve séparant les plaines du Lourden, au sud, et de l'Adour, au nord, et qui relie Grenade et Aire (V1). Elle est doublée, à environ 250 mètres à l’ouest, par une autre voie (V2) qui la recoupe dans le bourg de Bérard. Au sud de la ville, une autre voie, dont le tracé a été oblitéré par celui de la N 134 (hors extrait cartographique), peut également être identifiée (V3). Depuis le sud, elle passe par Sarron puis Saint-Agnet et bifurque à environ 4 kilomètres d'Aire vers le nord-est pour suivre la ligne d'interfluve de la colline du Portugal. A une centaine de mètres du lieu-dit Pessans, elle descend le long du coteau et longe le ruisseau du séminaire, entre les collines du Portugal et du Mas. Au sud-ouest de la ville, une autre voie, dont le tracé n'est plus conservé que par quelques tronçons, peut, également, être reconnue (V4). Elle relie Geaune, au sud-ouest, à Aire-sur-l'Adour. Elle se confond, en grande partie, avec l'actuelle D 2. Au lieu-dit Capdérot, alors que la route actuelle bifurque vers le sud pour traverser le Broussau au lieu-dit Saint-Barthélemy, le tracé de l'ancienne V4 se poursuivait dans le même alignement jusqu'au lieu-dit Nauzeilles. Là, son tracé est fossilisé par la D 2. La voie longeait ensuite la crête de la colline du Mas (actuelle rue du château d'eau) et se poursuivait en longeant l'église Sainte-Quitterie vers la ville basse, selon un tracé qui doit être identique à celui du plan cadastral napoléonien. A l’est de la ville, enfin, plusieurs tronçons d’une voie située entre le canal et l’Adour peuvent également être identifiés (V5). Son tracé exact est difficile à restituer en raison de la route royale, actuelle D39, qui l’oblitère partiellement.

            Les voies antiques, quant à elles, sont difficilement identifiables malgré le fait que la cité d'Aire ait été, dans l'Antiquité, un noeud routier entre Lescar, au sud, Bordeaux, au nord, et Eauze, au nord-est. Une seule voie est connue avec certitude. Elle a été photographiée à plusieurs reprises par François Didierjean et apparaît systématiquement sur les photographies aériennes verticales de l'IGN. Une partie de son tracé, au sud de la ville, est encore conservé par des chemins ou des limites parcellaires qui forment un alignement remarquable de près de cinq kilomètres. Elle passe au lieu-dit Pémaou, longe à 250 mètres à l'ouest le village de Latrille, rejoint le hameau de Lucat, puis celui de Peyroulin et, enfin, les fermes de Desperes et de Baure. Son tracé se perd ensuite et l'on ignore comment elle se raccorde à la cité.

 

            Il est possible, en revanche, d'observer le raccordement des voies médiévales dans la ville et de décrire les aménagements qu'elles induisent dans le plan ancien :

                        — La voie V1, au nord-ouest de la ville, est la plus facile à suivre. Elle longe l'Adour puis contourne le quartier du Graverot jusqu'à l'angle du camp d'Aire. Là, elle oblique vers le sud, franchit l'enceinte du bourg de Bérard et bifurque en direction du sud-ouest (6h). Elle traverse alors le champ de Gorre (une forme en entonnoir témoigne de son tracé ancien, détourné sans doute lors de l'installation du cimetière en ce lieu, 7g), borde l'ancien hôpital d'Aire et sort de l'enceinte dans son angle sud-ouest. L'existence de cet hôpital est attestée dès 1335 puisqu'il apparaît dans le livre rouge d'Aire sous le nom d'hospitalis de Adurra. D'après le terrier de 1649, l'hôpital médiéval se trouvait au même emplacement que celui reconstruit en 1743 puis en 1900 [Cabanot et Suau 1982 : 78-80]. La voie longe alors le ruisseau du séminaire et rejoint la voie V3 qui file vers le sud en direction de Sarron et Garlin. Cette voie qui traverse le bourg de Bérard induit l'existence de deux portes, une au sud-ouest de l'enceinte, à proximité de l'hôpital, l'autre au nord du champ de Gorre.

                        — La voie V2 croise, on l’a dit, la voie V1/V3 dans le bourg de Bérard. Elle se prolonge vers l’est, pour rejoindre le quartier de la rive droite du canal. Cette liaison semble, cependant, avoir été difficile à réaliser puisque le tracé situé dans l’alignement de la voie bute sur le canal et ne se prolonge pas au-delà. C’est une rue située à quelques dizaines de mètres au nord qui permet cette traversée, selon un tracé compliqué qui pourrait indiquer que l’urbanisme du quartier de la rive droite était déjà en place au moment de cette percée. Cette rue se poursuivait peut-être vers l’est pour se raccorder à la voie V5.

                        — La voie V4 pose plus de difficulté car son tracé a été affecté par la construction de la route royale de Bordeaux à Pau (actuelle RN 134). Il semble toutefois vraisemblable qu'elle descendait depuis l'église Sainte-Quitterie en direction de la ville basse selon un tracé proche de celui de la route royale du XVIIIe siècle. A la sortie du bourg monastique, un embranchement permettait de rejoindre la rue principale de la bastide qui, à son extrémité septentrionale, obliquait vers l'est en direction du bourg de Bérard. Elle traversait le canal et se prolongeait par l’actuelle rue V. Lourties. On peut poser l’hypothèse qu’elle se prolongeait initialement vers l’est, à travers ce qui deviendra, au XVIIe siècle, le jardin de l’évêché, pour rattraper la voie V5. Il faut alors envisager une porte au sud-est de l’enceinte, symétrique à celle du bourg de Bérard.

 

            Si aucun témoignage archéologique n'atteste l'existence d'un pont sur l'Adour dans l'Antiquité, les textes, en revanche, permettent d'affirmer qu'il en existait bien un au Moyen Age puisque, à la fin du XIIIe siècle, Edouard Ier concède à Guillaume Arnaud de Loupgrate le droit de péage et d'autres droits sur le pont de l'Adour à Aire [Bémont 1906 : n° 4533]. Aucun vestige de ce pont ne subsiste mais son emplacement peut être aisément déduit de l'analyse des formes ( fig. 8 ). Sur la rive droite du fleuve (au nord de la ville), le plan cadastral ancien montre, on l’a dit, une remarquable patte d'oie qui indique un passage obligé. Cette convergence de chemins aboutit à un point situé en face de l'extrémité septentrionale de l'enceinte rouge. Ce pont doit être mis en relation avec la Peyrie, construction fortifiée établie en ce lieu, sur la rive gauche du fleuve, par l'évêque d'Aire, Pierre III de Bétous, cédée au roi Edouard Ier d'Angleterre en 1289 [Bémont 1896 : n° 1042]. Ce bâtiment de pierre a été détruit en 1747 pour permettre la construction d'un nouveau pont, quasiment au même emplacement, à l'initiative de Msg Sarret de Gaujac (c’est ce pont qui est représenté sur le plan cadastral qui sert à l’analyse). Cette construction autorisée par le roi en 1746 était achevée en 1763. Dès 1785, le pont menaçait ruine. Il s'effondra le 17 fevrier 1793. Il était situé dans l'alignement de la rue Carnot. Le pont actuel, situé à une cinquantaine de mètres plus en aval (vers l’ouest donc), a été construit de 1831 à 1834. Il est placé lui dans l'alignement de la rue Gambetta.

 

 

CONCLUSION

 

            L’histoire urbaine a été, au cours des trente dernières années, profondément renouvelée par l’apport des matériaux issus de l’archéologie préventive. Mais l’archéologie est fonction du développement actuel des villes et de l’importance des aménagements qui y sont réalisés. Pour beaucoup de petites et moyennes villes, ce renouvellement des connaissances n’a pas eu lieu. L’archéogéographie, et l'exemple d'Aire-sur-l'Adour en est l'illustration, peut contribuer à cet aggiornamento en proposant des hypothèses et en aidant à la définition de nouvelles problématiques de recherche.

 

 


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