La dédicace des vicani de Marsal

à l’empereur Claude

 

 

 

 

 

On a trouvé à Marsal, en 1842, une très belle stèle mentionnant le nom du vicus Marosallus ou Marosallum.

La notion de vicus ayant été réexaminée dans l’étude récente de Michel Tarpin (2002), il n’est pas inutile de rappeler ses principales conclusions et de se pencher à nouveau sur cette stèle.

 

 

Le document

 

 

 

TI(berio) CLAVDIO

DRVSI F(ilio) CA[E]SAR(i)

AVG(usto) GERMANIC[O]

PONT(ifici) MAX(imo) TRIB(unicia)

POTESTAT(e) III IMP(eratori) III

P(atri) P(atriae) CO(N)S(uli) DE[sign(ato)]

VICANI MAROSA

LLENSES PVB(lice)

DEDICATA VIIII K(alendas)

OCTOB(res) ANNO C(aii)

PASSIENI CRISPI

II T(ito) STATLO TAVRO Co(nsulibus)

 

 

Les terme de vicus

 

C’est un vieux mot latin, du fonds indo-européen, issu probablement d’un même mot que le grec oikos (oikoj), bien que vicus ne se traduise pas en grec par oikos, mais par des formes un peu différentes. Le mot vicus, tel qu’on pense comprendre son sens originel, serait un terme désignant une « unité formée de plusieurs familles » intermédiaire entre domus et gens. Mais ce sens ancien ne laisserait plus de traces passé une certaine époque, celle où le sens glisse de la communauté des habitants au quartier qu’ils habitent, lorsque le voisin qui est un vicinus/vicanus, n’est déjà plus un parent ou un allié, mais un voisin “étranger” au sang ou au nom.

Le terme de vicanus apparaît bien après celui de vicus. On le rencontre d’abord dans la loi agraire de 111 av. J.-C., puis il disparaît pour ne réapparaître qu’en 29 av. J.-C. Il connaît une variante orthographique en Rhénanie avec la forme vikanus.

Certains auteurs latins n’emploient vicus que dans un sens péjoratif ou une connotation négative. C’est le cas de Cicéron parlant des vici de Rome peuplés d’esclaves et d’affranchis ; de César qui pour flétrir un général romain vaincu, le fait hiverner dans un vicus alors que tous les autres le font dans un oppidum ou une capitale de cité.

 

 

Rural ou urbain ?

 

Un passage de Festus (p. 502, 508 L = 562 Th = 371 M) donne les définitions suivantes :

«  On parle d’abord de vici dans les campagnes, là où il n’y a pas de villas, comme chez les Marses et les Péligniens. Mais, parmi les vici, certains ont une res publica et on y rend la justice, d’autres n’ont rien de tout cela et pourtant on y tient des marchés pour les besoins du commerce et on y élit des magistri chaque année, ainsi que des magistri pagi. On appelle vicus, en outre, certains édifices qui se trouvent dans les oppida, et qui sont séparés les uns des autres par la voirie et regroupés dans les regiones ; ils se distinguent par des noms différents, afin d’éviter toute confusion.Enfin, on appelle vicus un type d’édifice que des particuliers construisent dans des oppida, chacun sur son propre terrain, de telle manière qu’il y ait un passage dans le bâtiment, par lequel les habitants aient accès chacun à sa propre demeure. Ces habitants ne sont pas appelés vicani, comme ceux des vici dans les oppida, ou ceux qui sont dans les campagnes, qui eux sont appelés vicani »

(trad. M. Tarpin).

 

Dans la loi agraire de 111 av. J.-C., le mot apparaît avec la forme viaiseis vicanisve (ligne 12), associant deux substantifs et désignant donc deux catégories de populations pouvant recevoir des terres. Cette expression renverrait à des personnes établies le long des routes, certaines de façon dispersées, d’autres de façon groupées.

 

Des nombreux textes d’époque républicaine, on peut tirer la leçon suivante. Les vici seraient alors, de manière générale, des regroupements de citoyens, sans fondation (donc par opposition aux colonies) et sans juridiction propre (ne constituant donc pas, le plus souvent, une res publica). Ils seraient assez voisins des fora, qui, eux aussi, permettent l’installation de colons hors de la fondation de colonies, ou encore des conciliabulia, qui sont comme les vici « des extensions de Rome sur son ager », pour reprendre la formule de M. Tarpin. Les vicani seraient des citoyens établis dans des vici par des magistrats, peut-être en lien avec la voirie, et recevant des terres.

En Italie rurale et dans les zones conquises pendant la République, les vicani ne sont jamais des communautés ou des agglomérations indigènes, mais bien des groupes précis, établis par l’autorité romaine en des lieux précis. La question se pose cependant de savoir comment ils traitent et associent les populations locales.

 

À Rome même, et il s’agit là d’un sens très différent, le vicus est le cadre utilisé pour localiser les bénéficiaires de distributions de blé public. C’est une base topographique, utilisée en complémentarité avec les 14 regiones et les 265 compita larum. L’aspect fiscal (et annonaire) du vicus “urbain” est conforté par la mention, cette fois-ci à Cologne en Rhénanie, de possesseurs qui déclarent leurs bien ex vico Lucretio, scamno primo. Cette référence à une unité de la cadastration signifie ici que le scamnum est une mesure de façade sur rue, désignant le secteur (l’équivalent de notre parcelle cadastrale) situé en arrière, et le vicus une unité intermédiaire de regroupement d’un certain nombre de scamna.

 

 

Les vici à partir d’Auguste

 

L’analyse de la carte des vici jointe à l’analyse institutionnelle confirme que le vicus n’est pas la forme de promotion spontanée d’agglomération indigènes qui se romaniseraient, mais est, au contraire, une forme de l’occupation et de la pénétration romaines, en lien avec la présence militaire, d’occupants, dans le cadre de la construction des voies, de la distribution de l’ager publicus et du contrôle sur les richesses minières. Il n’y a pas de vici partout. Le vicus est une structure par laquelle Rome prend le contrôle de telle ou telle richesse en l’incluant dans les loca publica et en fait gérer les destinées par des contractants (les mancipes, possessores ou lacatores divers chargés de percevoir et de verser le vectigal) et par des occupants (les colons). C’est une autre forme que le modèle de la fondation coloniale.

 

Carte des vici de la région mosellane et rhénane (fond de carte M. Tarpin, 2002)

 

 

Cette définition conduit à observer que le vicus ne peut, sauf peut-être à risquer un contresens, être assimilé à la notion d’agglomération antique de niveau moyen, qu’on appelle celle-ci petite ville (small town, little town), établissement civil (Zivilsiedlungen), ou agglomération “secondaire”. Ces dénominations sont des typologies urbanistiques et archéologiques fondées sur la connaissance du plan et de l’habitat et renvoient effectivement à des réalités dans la typologie de l’habitat groupé. Mais la notion de vicus ne concerne qu’un petit nombre de ces agglomérations et elle est fondée sur les institutions et le droit en lien avec la progression de la conquête romaine, la pratique cadastrale et la perception des vectigalia. 

 

 

Les vicani de Marsal

 

Cette vision assez largement renouvelée du vicus conduit à poser des attendus fort utiles pour la région de Marsal.

 

1 - La région présente plusieurs mentions de vici.

 

Soulosse-sous-Saint-Elophe (Vosges) — CIL XIII, 4679, 4681, 4683 : mention d’un vicus Soliciae ou vicus Solimariaca.

4679 est une dédicace aux empereurs et au génie des camps militaires, faite en 232 peut-être par des vétérans étrangers ;

4681 est une dédicace des vicani à Jupiter, peut-être du Ier s. ;

4683 est une dédicace des vicani à Mercure, non datable.

 

Mont Donon (Bas-Rhin) — CIL XIII 4549 : dédicace à Mercure mentionnant un vicus Sarauus.

 

Marsal (Moselle), CIL, XIII, 4565 : c’est notre inscription, mentionnant le vicus nommé Marosallum.

 

Metz (Moselle) — CIL XIII, 4301 et 4303.

4301 est une dédicace à la Maison Divine des empereurs avec mention d’un vicus sans nom.

4303 est une dédicace à la Maison Divine des empereurs et aux Mères, de la part des vicani d’un vicus Pacis.

 

Vic-sur-Seille  (Moselle) — CIL XIII, 4310 : dédicace à Mercure faite par le magister du vicus Bodatius. Non datée. Rapportée à Metz par Michel Tarpin sur la base du CIL, ville où elle a peut-être été trouvée, l’inscription paraît concerner Vic-sur-Seille, où le maintien du nom donne une filiaton décisive, du vicus antique à l’agglomération médiévale de Vic. Il semble que le vocable romain Bodatius évolue en Bodesius dans le courant du début du haut moyen âge : au VIIIème siècle, Vic est désigné ainsi sous la dénomination de Bodesius Vicus (en 757) ou encore de Vicus Bodecius (en 777). L’agglomération est mentionnée encore sous le nom de Bodesius Vicus au Xème siècle (sur un titre de l’abbaye de Gorze, daté de 933). LEPAGE (1843) : 602 ; id. (1853) : 668 ; id. (1872) : 152 ; HIEGEL (1981) : 9.

 

Héraple (Moselle) — CIL, XIII, 4481 : en 20, dédicace à Tibère des negotiatores d’un vicus dont le nom manque.

 

Cette concentration des vici étonne par rapport à d’autres régions où il n’y en a pas.

 

 

2 - La stèle de Marsal est liée à un événement civique important

 

La stèl de Marsal est datée du 22 septembre 43, c’est-à-dire le 9 des kalendes d’octobre de l’année où Caius Passienus Crispus et Titus Statil(i)us Taurus étaient consuls. Le choix de cette date n’est pas neutre. En 43 Claude vient de conquérir la Bretagne, et les vicani choisissent en outre la date anniversiare d’Auguste pour lui dédier leur stèle, et, sans aucun doute, le lui faire savoir. Ils associent l’empereur régant et le fondateur de la dynastie dans un même hommage politique. Le geste convient à des possesseurs et des occupants reconnaissants des avantages qu’ils ont reçu ou viennent de recevoir.

 

3 - Une interprétation

 

L’ensemble de ces observations conduit à proposer une lecture renouvelée de la stèle Marsal et de celle de Vic-sur-Seille. Nous sommes en présence de collectivités d’exploitants romains ou de leurs descendants, qui assument la gestion, pour le compte de la res publica impériale (plutôt que pour une res publica de cité ?), des importants gisements de sel de la région. Ces vicani sont très probablement des citoyens romains dont les plus notables, dans le cas de l’adjudication des contrats de gestion des biens publics, ici miniers, se sont portés acquéreurs et constituent ainsi un groupe de possessores. Nul doute qu’ils reversent à l’autorité romaine les vectigalia correspondants. Nul doute aussi qu’ils ne profitent de circonstances diverses pour rappeler leur fidélité à la maison impériale. Ces vicani forment probablement une communauté très individualisée par rapport aux habitants, peut-être même une communauté exogène, constituée lors de l’accaparement des biens à l’occasion de leur mise aux enchères publiques. Hors de toute fondation coloniale, ils n’en sont pas moins un exemple de la pratique coloniale diversifiée de Rome.

On aimerait savoir si les terres qui entourent les deux vici, et qui ont très probablement été déclarées ager publicus lors de l’organisation suivant la conquête, ont été mises en adjudication. La documentation manque.

 

GC - 5 juillet 2007

 

Bibliographie

 

Michel TARPIN, Vici et pagi dans l’Occident romain, collection de l’École française de Rome, n° 299, Paris-Rome 2002, 488 p.

Accès privé