Le livre de novembre 2011

 

 

 

 

 

 

sous la direction d'Hervé MOUILLEBOUCHE,

 

Châteaux et Mesures

 

Éditions du Centre de Castellologie de Bourgogne, Chagny 2011, 206 p.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation

 

Cet ouvrage publie les communications présentées aux “17e Journées de Castellologie de Bourgogne”, tenues au château de Pierreclos les 23 et 24 octobre 2010. Publiés exactement un an après la manifestation, ces actes rassemblent une douzaine de textes.

 

 

Sommaire

 

Préface de Jean Chapelot

 

 

Châteaux et mesures : du Moyen Âge à aujourd'hui

 

Alain Guerreau, Châteaux et mesures : notes préliminaires ;

 

Vasco Zara, Signatura rerum. Le langage symbolique et musical dans l'architecture de Castel del Monte ;

 

Nicolas Prouteau, Mensuratores castrorum : les arpenteurs militaires au Moyen Âge ;

 

Chantal Maigret, Les tours quadrangulaires du Rhône gardois : étude métrologique et volumétrique ;

 

Jean Chapelot, L'enceinte du château de Vincennes (1372-1380). La conception d'un grand projet architectural reconstituée par l'examen du bâti et les relevés de terrain ;

 

Hervé Mouillebouche : Les expressions de mesures de châteaux dans les documents bourguignons médiévaux et modernes ;

 

Frédéric Métin, Théorie géométrique de la fortification urbaine ;

 

Laurent Josserand, Bases techniques du projet « Orléans 4D »

 

 

Châteaux et mesures de capacité :

 

Michel Maerten, Robert Chevrot, Bernard Morin, Contribution à l'inventaire des mesures de capacité de pierre : quelques exemples dans le département de Saône-et-Loire ;

 

Thomas Roy, Les mesures de grains de la châtellenie de Chaussin : méthode d'évaluation, usages et évolution.

 

Hervé Mouillebouche, Conclusions.

 

 

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Commentaires

 

On n'a pas coutume de rendre compte ici d'ouvrages sur la castellologie, “sous-discipline” qui n'entre pas dans le champ de l'archéogéographie mais dans celui de l'archéologie médiévale. Si on le fait c'est parce que ce volume aborde un sujet qui touche directement à l'archéogéographie, celui de la mesure, de l'arpentage et des pratiques professionnelles qui leur sont liées, et, à partir de là, à la conception des lieux au Moyen Âge.

 

La question de la mesure au Moyen Âge reste d'un abord difficile pour qui voudrait travailler sur ces thèmes. Pourquoi ? Parce que le chercheur doit construire assez largement lui-même un itinéraire épistémologique entre des études de détail fort intéressantes, et des synthèses anciennes ou même absentes, entre une forme de discours interne à la métrologie (celui sur le continuum éventuel de la transmission des mesures dans la longue durée) et les réalités diagonales des différents états historiques la société médiévale. Inutile d'insister pour dire que peu de chercheurs le font, et on peut rejoindre, sur ce terrain, les observations méthodologiques par lesquelles Alain Guerreau ouvre ce volume. On manque d'une présentation générale de la métrologie historique et tout autant d'un ouvrage sur la métrologie médiévale. Dès lors, Alain Guerreau relève qu'il y a difficulté à voir des historiens utiliser des données chiffrées sans connaître les systèmes de numérotation et de mesure auxquels elles se rapportent (p. 13). Le chemin à parcourir reste vaste.

 

Il n'empêche. Toute initiative qui tente d'ouvrir ce “domaine inexploré” présente en soi de l'intérêt. C'est le cas de ce livre. Il invite à ne pas oublier la publication des mesures lors de la publication des résultats de fouille ou d'archéologie du bâti et à offrir des plans utilisables. Il suggère des pistes par la variété des sujets abordés, bien qu'on sente sans difficulté que ne s'improvise pas métrologue qui veut.

Les articles de Jean Chapelot sur Vincennes, ou d'Alain Guerreau sur l'exemple de Chazeu, montrent combien les châteaux sont bâtis “sur mesure”, comme le note l'éditeur p. 125. Hervé Mouillebouche parle même de schémas directeurs préalables, sans pour autant moderniser l'entreprise ni se tromper sur le sens qu'il faut donner à la mesure, laquelle n'est jamais au Moyen Âge une norme ubiquiste, on le sait. Comme il le relève p. 139, un château ne se mesure pas parce que c'est un lieu et non un espace.

L'article d'Hervé Mouillebouche est intéressant pour la compréhension qu'on doit avoir de l'acte de mesurer. Partant d'un corpus de 2 600 édifices, et de 10 000 mesures, il sait que la méthodologie de prise et de cartographie de la mesure (par exemple dessiner chaque château sur un plan à la même échelle) est un acte utile mais parfaitement anachronique. S'interrogeant sur l'expression des mesures de châteaux dans les documents bourguignons, il relève que la mesure médiévale n'est pas le résultat d'une requête scientifique, mais qu'elle traduit du sens, qu'elle n'est envisageable que dans le cadre d'une proportion, d'un mouvement ou d'une distance franchie.

 

Les archéogéographes seront tout particulièrement intéressés par l'article de Nicolas Prouteau sur les arpenteurs militaires. Lui aussi fait un constat de carence en notant que fait défaut une “histoire médiévale des géomètres”. Il en dessine quelques pistes. Sa façon de voir me paraît empreinte d'une certaine envergure en ce sens qu'il a très bien perçu les difficultés de l'entreprise. La première est d'admettre le fait que cette histoire ne peut se résumer à l'apparition, dans le milieu arlésien du début du XVe s. de l'œuvre de Bertran Boysset. Le dire n'est pas mésestimer l'importance des textes de cet arpenteur, ni l'intérêt des travaux qui lui ont été consacrés et dont on a rendu compte ici même. Une autre idée importante est de tenter de distinguer les géomètres des architectes et des bâtisseurs eux-mêmes, quoiqu'il soit quelquefois difficile de faire la part des choses entre différentes fonctions (par exemple les ingegneri ; ou encore les “chacepols” qui mesurent avec des verges et des bâtons noueux et qui lèvent aussi les impôts fonciers). On sait encore trop peu de choses du geometricus médiéval de l'Europe de l'ouest. On aimerait mieux connaître ces arpenteurs lorsqu'ils deviennent des entrepreneurs de colonisation ou qu'ils sont au service de ceux-ci  (designatores, locatores). En Orient et dans l'Europe méditerranéenne, le métier se confond en grande partie avec l'hydraulique. L'article de Nicolas Prouteau effleure seulement la matière, mais il en laisse bien deviner la grande richesse. Souhaitons l'installation d'un programme de recensement et d'étude des professionnels, des textes médiévaux de l'arpentage, et des réalisations de ces géomètres, tant monumentales qu'agraires.

 

L'article de Vasco Zara offre une autre dimension de l'enquête, plus ardue peut-être, par la masse des connaissances qu'il faut pouvoir maîtriser afin d'éviter les dangers de la surinterprétation et surtout de l'ésotérisme gratuit. L'auteur étudie le spectaculaire Castel del Monte que Frédéric II, empereur du Saint Empire Romain Germanique, fit ériger en Italie méridionale, près d'Andria, en 1240. En travaillant sur l'existence d'un programme analogique entre l'architecture et la musique, et en mettant au jour une série de correspondances numériques, il offre, en réalité, un aperçu intéressant sur la culture musicale et philosophique de ce temps. La répartition des ouvertures témoignerait du mouvement de l'univers et leur nombre serait un dispositif permettant de laisser deviner, à qui aurait les moyens intellectuels d'établir les correspondances astronomiques et musicales, le nom de Dieu.

Avec l'article de Frédéric Métin sur la théorie de la fortification urbaine qui apparaît à l'époque moderne avec la modification des pratiques de la guerre, on aborde plus directement le champ de la mathématique et de l'astronomie pratiques. Les mathématiques y apparaissent comme un puissant outil au service du quotidien, selon la formule de l'auteur (p. 158). 

 

En définitive, cet élégant ouvrage, d'une belle facture éditoriale, mérite d'être signalé. Il témoigne du fait que la connaissance métrologique ordonnée en relations et en analogies (dans ses ramifications avec l'astronomie, la mathématique, la musique) et moins la “mesure” en tant qu'acte extrait de sa pratique, est une forme d'intelligibilité du monde médiéval. Au-delà des deux monuments insignes que sont Vincennes et Castel del Monte, les réalités étudiées, plus modestes, apportent leur contribution à la connaissance de la conception de l'espace et des lieux au Moyen Âge.

L'initiative dont ce livre témoigne gagnerait à être poursuivie et développée.

 

 

 

GC novembre 2011

 

 

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